L’usine GM&S en feu, les patrons au milieu

Une histoire qui se répète…

En 27 ans, ils ont connu le même scénario à répétition, « dégraissage » des travailleurs vs   engraissage des patrons. GM&S, l’usine d’équipement automobile de La Souterraine, c’était 600 salariés en 1990, 284 aujourd’hui, 110 ou bien zéro demain… 3 plans sociaux en 8 ans, des salaires toujours plus bas et des thunes plein les poches pour les 9 repreneurs qui se sont succédé à la chaîne, bien sûr au sens figuré…

Depuis les années 90-2000, les gros constructeurs, notamment PSA et Renault, diminuent leurs commandes auprès de GM&S pour privilégier des sous-traitants implantés à l’étranger, là où le rapport de force leur est plus favorable, donc où la main d’œuvre est la moins chère. C’est depuis ces années que les nécessités de licenciements, de concessions des travailleurs sur leurs heures supplémentaires et toute la panoplie classique de mesures patronales par temps de restructuration ont plu à la pelle.

3 repreneurs différents depuis le premier redressement judiciaire (début des années 2000), cela peut poser question… Les médias de masse et les politiciens appuieront le profil « humaniste » des nouveaux patrons désireux de sauver l’entreprise, mais que nenni, en réalité, une entreprise en difficulté et sous perfusion financière publique est une aubaine pour ces adeptes des plans sociaux. La recette est relativement simple.

Premièrement ils rachètent l’entreprise en difficulté pour une bouchée de pain.

Ensuite ils bénéficient d’un soutien public particulièrement important (Etat, région, communauté de commune etc.), d’autant plus lorsque toute l’économie d’un département dépend de cette entreprise.

L’essentiel c’est de se faire le plus de thune le plus rapidement possible. Au pire ils ne réussissent pas à sauver l’entreprise, au mieux ils se font un petit coup de pub avant leur prochain coup. Un décor parfait pour s’exercer à grandeur réelle sur des vies humaines.

C’est ainsi que les trois dirigeants allemands d’Altia, reprennent l’entreprise Halberg (la Souterraine) en 2009 lors du premier redressement judiciaire, soi-disant « sans casse sociale ». Mais ceux-ci n’en sont pas à leur premier coup d’essai (déjà plus d’une vingtaine d’entreprises reprises de la sorte), ils se sont déjà bien exercés et excellent d’ingéniosité quand il s’agit de la mettre à l’envers aux ouvriers.

Voici en quelques mots leurs ingrédients magiques pour un plan social des plus rémunérateurs : Premièrement séparer l’immobilier (les terrains et bâtiments) de l’exploitation (l’usine) afin que la partie exploitation reverse un loyer à la partie immobilière. Deuxièmement, remonter toute la trésorerie des différents sites vers la holding afin de se gaver plus facilement. Ajouter à cela fausses factures, pots de vins et avocats en poche et le tour est joué. Bon okay il faut faire un peu scred et (si c’est vraiment nécessaire, faut pas pousser)[1] faire semblant de se soucier des ouvriers, mais rien de très sorcier.

De la sorte les trois actionnaires d’Altia, Durand, Adolf et Cohen se sont gavés en deux temps trois mouvements à de nombreuses reprises. Dès qu’Altia rachetait un groupe, ces actifs étaient placés dans une société civile immobilière (SCI), à qui les usines étaient tenues de payer des loyers. C’est ce qu’ils ont fait notamment pour les usines d’emboutissage de La Souterraine, Bessines et Beaucourt, dont les terrains et les bâtiments ont été rassemblés dans la SCI Stamping, créée le 26 novembre 2009 et détenue à 99 % par Altia group, la holding de tête appartenant exclusivement à Durand, Adolf et Cohen. Selon l’enquête judiciaire, l’achat des locaux et des terrains de la Souterraine a coûté à la SCI 550 000 euros. Une opération extrêmement rentable puisque; entre février 2010 et janvier 2014, elle a encaissé pour 5,6 millions d’euros de loyers ! « L’investissement a été rentabilisé en six mois ! » Et comme tous bons patrons qui se respectent, ils ne s’arrêtent pas là. Pendant que les carottes cuisent il faut s’empresser de faire sortir l’argent et ils ne manquent pas d’idées pour cela, comme le résume bien un ancien cadre : « Quand un des sites du groupe touchait de l’argent, par un déblocage de fonds de banques ou par un prêt, la somme ne restait pas souvent dans cette usine ». Allez, quelques citations pour se faire zizir :

  • Ancien directeur d’une usine Altia, janvier 2013 : « L’argent n’est même pas resté deux heures sur le compte de l’usine et nous ne l’avons jamais revu » suite à l’ordre de virement de Patrice Durand pour rapatrier immédiatement les 800 000 euros de prêt Oséo vers la holding du groupe.
  • Patrick Adolf, mai 2013 : « Merci d’utiliser une partie de ces déblocages pour les fees (en fonction des cas, redevances, cotisations, rémunérations etc. enfin en gros ce qui se retrouve dans la poche des actionnaires) et les loyers. » alors que l’entreprise se voit verser 470 000 euros d’aide publique et que les salaires des ouvriers sont remis en question pour cause de sévères problèmes de trésorerie.
  • Patrice Durand, avril 2014, à la banque Palatine : « Merci de virer sur les comptes personnels de Patrick Adolf et Nicole Cohen la somme de 59 706,99 euros, et 51 706,99 euros sur le mien », Motif « salaires », degré de priorité « TRES URGENT ». Vous aurez bien compris que bien évidement le motif n’était autre que de s’octroyer un peu plus d’argent sur le dos des ouvriers.

 « L’aventure  Altia» à La Souterraine dure ainsi cinq ans et conduit tout droit au deuxième redressement judiciaire et à la reprise par GM&S en 2014. Aujourd’hui Altia est toujours détentrice de l’immobilier de la Souterraine sur lequel ils perçoivent, malgré le redressement et l’enquête judiciaire, encore des loyers. En dehors du gavage, Altia, propriétaire des murs, ligote les possibilités de reprises et de « sauvetage de l’entreprise ». À ce jour les ex-dirigeants d’Altia sont en position de force face aux hypothétiques repreneurs, et ils le savent. Ils auraient d’abord proposé un prix de deux millions d’euros pour aujourd’hui réclamé 1 million minimum pour la vente des murs. Et ils ne se gênent pas pour se servir sur l’argent des salaires (octroyé par la région) et menacer d’expulsion l’usine GM&S.

Et comme si cela ne suffisait pas, en 2014, le repreneur d’Altia n’est autre que Gianpiero Colla. Si ce nom vous est familier c’est normal : c’est le fameux fiché Spécialiste des plans sociaux (6 sur 7 des entreprises qu’il a rachetées ont foncé droit vers la liquidation). En 2014 c’était l’usine de Metal Temple à Fumel (Lot-et-Garonne) que l’Italien avait conduit à la liquidation pendant qu’il reprenait Altia rebaptisée GM&S, pour 3€ symboliques. Sous son autorité, la chute de GM&S s’est accélérée, Colla touchant au passage près d’un million d’euros de crédit d’impôt compétitivité (CICE), et un autre million d’euros de Pôle emploi, au terme d’une négociation pour un jour de chômage par semaine.

 

Bon, on a bien assez perdu de temps sur ces connards. Il faut dire que le portrait était tentant, néanmoins il ne s’agit nullement de dire qu’avec d’autres patrons plus humanistes, de gauches ou que sais-je la situation aurait été meilleure, ni d’argumenter en faveur de l’autogestion prétendue alternative toujours autant réglée par l’argent et le travail, la marchandise, la valorisation, l’Etat et le marché. Tous ces modes de gestion ont pour mission d’organiser l’exploitation.

 

….Des ouvriers qui décident d’y mettre un terme

Les médias parlent unanimement de « 6 mois de lutte pour les ouvriers de GM&S depuis le dernier redressement judiciaire du 2 décembre dernier ». En réalité cela fait bien plus longtemps que ces ouvriers s’organisent pour faire face à ceux qui les exploitent. Si auparavant le rapport de force était différent « Avant, quand on bloquait un jour la production, c’était la folie et le lendemain il y avait les hélicos pour ramener d’urgence les pièces chez les constructeurs » comme se souvient un employé, aujourd’hui, « tout peut être fait ailleurs ». L’entreprise est dépecée et le rapport de force n’est plus à notre avantage.

Il a fallu un gros coup de pression pour qu’enfin la presse daigne s’intéresser à eux et que ça fasse semblant de se presser dans les coulisses du pouvoir. En mars derniers, les ouvriers de GM&S menacent de tout faire péter et pourquoi pas « eux avec… » en plaçant des bombonnes de gaz dans l’usine. Perdre leur emploi c’est perdre le modeste confort d’une vie d’ouvrier et, avec une moyenne d’âge de 50, pas beaucoup d’espoir de rebondir. A croire que ce n’était pas suffisant pour effrayer Colla adepte des usines embrasées[2].

La solidarité locale ne s’est pas faîte attendre : soutien moral, financier, alimentaire etc. Il faut dire qu’un poste supprimé dans l’usine entraine par répercussion la disparition de 3 autres emplois dans les entreprises dépendantes localement de GM&S (ménage, imprimerie etc.). Deuxième employeur privé du département, l’avenir de l’entreprise inquiète tout un département déjà en situation de grande pauvreté.

Aujourd’hui les ouvriers de GM&S, malgré les enchaînements de rendez-vous au sommet, les fausses promesses et les engagements à la légère, n’ont « plus rien à perdre », ce qui n’est pas le cas du capital. Mardi 27 juin, à l’issue de négociations « catastrophiques » selon un communiqué de la CGT, ils ont décidé de mettre feu à leur usine, détruire leur usine en démarrant par plusieurs ateliers, zone de stockage des cartons et un hangar qui touche le reste de l’usine. Vers 18 h, les deux tiers de l’effectif de l’entreprise, décident en assemblée, sans qu’une seule voix discordante ne se fasse entendre, d’occuper l’usine et d’entretenir les feux : «Le foutage de gueule, ça commence à bien faire, […] tant qu’il n’y aura pas de réponses concrètes à nos questions […] ce sera l’état d’urgence dans l’usine […] A partir de maintenant, les politiques ne rentrent pas, les pompiers ne rentrent pas et la gendarmerie non plus ! On surveille l’entreprise et ses alentours.» Mais ils ne s’en « tiendront pas là, peut-être qu’on va aussi ouvrir les vannes de la cataphorèse (ndlr : un produit hautement toxique utilisé pour protéger certaines pièces automobiles contre la rouille), et là ce sera une autre histoire. Deux grosses cuves de gaz se trouvent à proximité et si ça pète, ça pète.»

Le tribunal de commerce de Poitiers a rendu sa décision vendredi 30 juin, liquidation judiciaire avec poursuite d’activité pour trois semaines le temps d’organiser la reprise par GMD.  Ce nouveau sous-traitant a fait savoir qu’il ne reprendrait pas plus de 120 travailleurs sur 283 et bien évidemment les primes supra-légales de licenciement ne sont pas à envisager. Les ouvriers de GM&S savaient déjà qu’il n’y avait « rien à négocier » et que d’autres licenciements ne tarderont pas à tomber si l’usine renaît de ses cendres…

Avec un peu plus de 160 ouvriers sur le carreau, les GM&S n’entendent pas lâcher l’affaire. Mardi 4 juillet ils décident à plus d’une centaine de se rendre dans la nuit sur le site PSA de Sept-Fons pour bloquer l’entrée. Malgré l’ambiance tendue, présence des gendarmes, tentatives de dissuasion du syndicat FO majoritaire sur le site PSA[3] et de forçage du barrage, les ouvriers GM&S tiennent bon et décident de se coucher devant les camions. L’efficacité de ce blocage ne s’est pas faite attendre : PSA n’a pas tardé à sortir les hélicos pour assurer les livraisons et Bruno Le Maire a soudainement retrouvé l’usage de la parole, on en aurait pu s’en passer, pour déclarer qu’il n’y aurait «aucune solution dans la menace et le blocage des sites de production de Peugeot ». A croire que Monsieur Le Maire ne connait pas la définition de menace, de laquelle il a pourtant parfaitement su jouer pour faire partir les ouvriers GM&S. Ceux-ci ont dû se résoudre à partir s’ils souhaitaient voir à l’ordre du jour de la réunion du mardi 11 juillet certaines de leurs revendications (notamment le nombre de salariés repris voire peut être les primes supra-légales de licenciement). Encore une fois, les ouvriers GM&S n’ont pas grand espoir et se préparent déjà à bloquer un autre site.

 

A nous d’en prendre note….

A l’heure du passage par ordonnance de l’exploitation organisée de nos vies, de la banalisation de l’état d’urgence, et d’une répression toujours plus accrue, il est grand temps de nous défaire de nos chaînes. A l’image du geste emblématique des ouvriers GM&S qui, partis d’une lutte défensive et, voyant qu’il n’y avait plus « rien à gagner », décident de mettre fin au jeu en incendiant l’usine, ne faisons plus dépendre notre survie de celle de l’entreprise ou de toutes les institutions symboles de la domination capitaliste (pôle emploi, supermarchés, banques, commissariats, prisons etc.), c’est à dire partout car il n’existe plus d’en dehors au capital.

Cette lutte n’est pas isolée malgré ce qu’on voudrait nous faire croire. Elle fait écho à celle de Cellatex, MetalTemple, PSA et pleins d’autres encore. Les ouvriers de GMS, en allant bloquer d’autres sites de production donnent des idées à tous les prolétaires sur le carreau et autre piqueteros que nous sommes, démunis de rapport de force ou de point stratégique. Leur rencontre avec les ouvriers de PSA nous montre également que la solidarité de classe est une question terriblement actuelle, au moment où les patrons et leurs laquais, à l’image de la tentative de désolidarisation menée par la direction de FO sur le site de PSA de Sept-Fons, jouent le tout pour le tout pour la division des prolos. Comme le souligne un ouvrier GM&S « Si c’est nous aujourd’hui, ça sera eux demain  […] et en tant qu’ouvriers, nous sommes du même côté ».  A nous d’en prendre note.

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[1] Bon d’accord, pas toujours besoin d’être scred : juin 2014, la division Stamping se voit ainsi facturer 3 363 euros mensuels pour l’utilisation d’une Porsche Panamera 3.4 S, et 1 948 euros pour une Porsche Cayenne S Hybrid.

[2] En février 2015, menacés de liquidation, les métallos de Fumel qui ne peuvent espérer au mieux qu’une reprise à 29 salariés sur 136 décident de piéger la fameuse machine de Watt. «Il n’y a plus qu’à appuyer sur le bouton.» Entouré de ses copains métallos, Claude Garimbay, délégué CGT de l’usine MétalTemple Aquitaine de Fumel, ne tourne pas autour du pot en désignant l’enchevêtrement de barbelés, bande de chantiers, fils et bombonnes qui entourent un tractopelle posé devant la fameuse machine de Watt de l’usine : «Il y a 10 bombonnes de gaz, acétylène et oxygène. Tout ce qu’il faut pour péter. ». À deux pas des anciens réservoirs de carburant où subsistent des résidus, la menace n’est pas factice. «Entre la rue ou la prison, on n’a plus rien à perdre.»

[3] Comme l’indique Révolution Permanente, peu après leur arrivée, les travailleurs de GM&S ont vu circuler un tract signé des « élus FO de Sept-Fons ». Les délégués FO se sont adressés aux ouvriers pour dénoncer « une atteinte à la liberté du travail pour les 560 salariés du site  », allant même jusqu’à qualifier le blocage «  d’agression  », action « injuste  » envers PSA, «  qui propose le plan de soutien de loin le plus ambitieux  ». Ceux-ci ne se sont pas arrêtés là et pour les dissuader de mener leur combat jusqu’au bout : de l’huile sur les poignées de leur camion, de la colle sur le pare-brise et les pneus crevés.

 

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