J travaille dans un drive d’un hypermarché en région occitanie

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Est- ce que tu peux nous dire dans quoi tu travailles ? En gros quelles sont les tâches que tu effectues, ton secteur d’activité, quel est ton type de contrat, depuis combien de temps tu exerces ce boulot, etc…

Je suis J, je travaille dans l’agro-alimentaire. Je suis employée au drive de Leclerc dans le sud de la France depuis un an en CDI.

J’ai commencé en tant que préparatrice de commande et livreuse de commande.

C’est un dépôt qui est à l’extérieur du Leclerc donc on n’est plutôt pas mal autonome, on a une comptabilité à part, des produits à part, on fait tout à part à côté de l’hyper.

J’ai commencé comme préparatrice et très rapidement je suis devenue ce qu’on appelle une employée principale, responsable, ça veut dire que je pallie à tout ce qui ne va pas dans ce travail.

D’une part, il y a le côté marchandise, et mon travail est de gérer l’approvisionnement des marchandises, réceptionner les camions, réceptionner les palettes, gérer le réapprovisionnement avec les équipes, gérer au quotidien le manque de produit, le comptage des produits. Mais c’est aussi gérer l’équipe quand c’est nécessaire, quand les responsables ne sont pas là, et même quand ils sont là d’ailleurs, de manière à ce que tout fonctionne bien.

En fait mon boulot en gros, je pense que c’est de faire en sorte que tout marche bien.

J’ai un contrat au départ en tant que préparateur de commande en 25 heures, payées au SMIC. Aujourd’hui, je suis en contrat en 39 heures payées légèrement au-dessus du SMIC. On a, comme ils disent « quelques privilèges » : le 13ème mois, un intéressement qui s’élève un peu près à 15€ par mois. Super intéressement! Et on a aussi une participation aux bénéfices qui cette année s’est élevé à 100€.

En temps normal, quelle pénibilité rencontres-tu, quelles sont les contraintes horaires et physiques ?

Au niveau physique c’est assez pénible, parce que quand on prépare, on fait tout quasiment pas en courant mais presque. C’est simple, chaque employé doit avoir un compteur de pas dans son téléphone pendant son travail et on est entre 15 et 20 km par jour. On porte beaucoup de poids, donc physiquement, il n’y a pas un ‘gros’ qui traîne dans le drive j’ai envie de dire.

On est tous un peu speed et c’est un rythme assez soutenu et quand on est à plein temps, on a juste une demi-heure de pause.

Au niveau des horaires, c’est encore plus pénible. Moi, en tant qu’employée principale, je travaille cinq jours semaines, mais on n’a jamais deux jours d’affilées, jamais nos week-end. Et ceux qui travaillent en tant que livreurs et en tant que préparateur de commande, ils travaillent six jours sur sept. Ils n’ont qu’un jour de repos le dimanche et leurs horaires sont étalés sur six jours avec des plannings qu’on connaît à peine 15 jours avant. Parce que ce sont des plannings qui tournent tout le temps. On ne sait pas trop à quelle sauce on va être mangés. Pour s’organiser dans la vie c’est un peu compliqué, il faut qu’on prenne nos rendez-vous médicaux en avance pour dire qu’on doit aller là…etc. C’est un peu pénible.

Es-tu confrontée à la pression hiérarchique ? Comment fonctionne-t-elle ?

Au drive, il y a les employés, ensuite il y a les employés principaux, ensuite le responsable adjoint et on a une responsable qui elle-même est sous la coupe du directeur du Leclerc.

Nous, on ne voit pas beaucoup le directeur du Leclerc, il s’intéresse apparemment pas à nous, à part aux chiffres. Donc, on a en direct notre responsable. Je ne peux pas dire qu’il y a de la pression de sa part parce que au final chacun fait son travail. Après, ils sont accros aux chiffres et à la vente qu’on va faire chaque mois et au rythme où on va. Ils sont juste exigeants sur le rythme, c’est à dire qu’on nous impose, par exemple pour les préparateurs de préparer 200 produits à l’heure, ce qui représente 6 à 7 préparations à l’heure parce qu’il y a des paniers moyens assez importants. Donc voilà, ça c’est la seule pression qu’on puisse subir, si ce n’est le caractère même de notre responsable, qui n’est pas très très agréable…

LES CHANGEMENTS LIÉS À LA PANDÉMIE

Quels sont les changements liés à la situation de pandémie que tu as pu
constater dans tes conditions de travail ?

Le confinement, ça a totalement bouleversé notre travail pour plusieurs raisons. La première c’est que on a eu un afflux de clients très très important. Je crois qu’on a fait 70% de plus en terme de travail. Donc, il a fallu tout réorganiser et tout modifier dans le sens où on ne pouvait pas établir ce travail avec les équipes qu’on avait et avec le matériel qu’on avait… Enfin, ça a été un peu du n’importe quoi au début.

Ensuite, le deuxième gros bouleversement que nous avons subi, c’est l’arrivée de nouvelles personnes dans notre service puisque tous les Leclerc ont fermé leurs annexes, c’est à dire le centre auto, la cafétéria… etc. Donc on nous a mis à disposition ce personnel pour ne pas les mettre au chômage technique et on a dû s’improviser formateurs. On a dû s’organiser gestionnaire de grosse entreprise parce que dans notre fonctionnement habituel où on est en moyenne 27 dans le drive et là on passe à 50-60 ! Ça a été un peu dur à gérer tout ça.

Ça a mené aussi à un énorme changement au niveau des horaires, parce qu’on avait des plages horaires de 6h à 20h avec des clients qui avait la possibilité d’arriver de 8h30 à 20h et là on est passé de 4h du matin à minuit et les clients pouvaient passer chercher leurs commandes dès 7h30 du matin. Donc du coup il y a eu des gros bouleversements parce que ça implique que nos plannings soient complètement modifiés.

Quelques mesures sanitaires ont été prises ? Avez-vous été fournis en matériel de protection ?

Pour les mesures sanitaires, alors ça a été une grosse blague. Ils ont mis à peu près 10 jours à comprendre qu’il fallait protéger les salariés. Au drive, en moyenne, on recevait entre 500 et 600 personnes chaque jours donc ça fait beaucoup beaucoup de monde. Je pense qu’ils ont mis une dizaine de jours à nous fournir des masques et à nous fournir du gel hydro alcoolique mais ça c’était les toutes premières mesures qui sont arrivées parce qu’elles semblaient évidentes.

Mais on n’a jamais eu dans les premiers temps des protocoles. : savoir comment on devait livrer…etc. Et c’est petit à petit qu’ils ont réagi. D’abord parce qu’il y a eu l’inspection du travail qui est venu et en fait je pense que tout ce qui a été mis en place a été remonté par les salariés, plutôt que les employeurs qui nous l’ont imposé. C’est à dire qu’à un moment donné, on a exigé de ne plus livrer dans les coffres les clients, en disant voilà on leurs pose les caddies, ils se débrouillent. On a exigé de ne plus ramasser les poches usagées, on a exigé de nettoyer les caddies…

Enfin voilà, il y a eu des demandes de notre part que la direction a accepté évidement mais ça a été un peu du grand n’importe quoi. Dans un dépôt où on est habitué à bosser avec moins de personnel il a fallu faire avec tout ce personnel et mettre des distances de sécurité. C’est une grosse blague !

Déjà que naturellement, on n’arrive pas à circuler dans le dépôt entre les préparateurs, les gens qui font la réapro, il y a des palettes partout… enfin c’est un dépôt, c’est pas un magasin ! Comment respecter les 1 mètre de distanciation ? Surtout qu’on ne nous a jamais imposé les masques dans le dépôt ; On a imposé le port du masque obligatoire et le gel hydro alcoolique que aux livreurs de commandes. Avec les préparateurs, on se parle, on se touche.

En terme de sécurisation du travail, il n’y a rien de tout ça. Quand on reçoit les marchandises, jamais ne on nous a imposé de porter des gants ou de porter un masque. Il y a eu des mesures mais il n’y a pas eu d’obligation, on n’a pas senti réellement le souci de l’employeur pour notre santé. La dernière blague en date c’est qu’on a signé la semaine dernière, à la suite du déconfinement, le protocole de sécurisation pendant le travail. Enfin voilà, ça fait deux mois et demi qu’on est là-dessus on le reçoit à peine aujourd’hui. Donc là on frise carrément le scandale !

Est-ce que tu penses que ton travail est utile ? De manière générale et dans le cadre de la pandémie ?

L’agro-alimentaire est utile dans le sens où les gens vont faire leurs courses. Il est utile parce que je permets ce fonctionnement, je permets à quelque chose de fonctionner après personnellement ça s’arrête là.

Le drive en tant que telle a été utile pendant la pandémie parce que ça a permis aux gens d’aller faire leurs courses dans les grandes surfaces mais jamais les clients ne se sont posé la question de notre propre sécurité à nous. Et j’ai envie de dire, est-ce que on a eu plus besoin d’aller faire ses courses que d’habitude ? Enfin je ne pense pas.

Je ne sais pas trop quoi penser de l’utilité de mon travail, de l’utilité de ce que je fais puisque moi-même de toute façon je suis pas une consommatrice de grande surface. Je préfère acheter dans le local ou des choses comme ça voilà c’est un peu le paradoxe de la situation.

Quelle est l’ambiance entre les salariés ? le rapport à la hiérarchie a-t-il changé ?

Alors entre les salariés même ça se passe très bien et heureusement parce que avec la hiérarchie il y a pleins de choses qui se sont dégradés. D’abord parce que tous les employés ont considéré qu’ils avaient beaucoup beaucoup travaillé, qu’ils avaient beaucoup fait d’effort pour s’adapter aux horaires. Quand on commence à 4h du matin et quand on finit à minuit le soir, ça a bouleversé entièrement nos vies et on pensait qu’on aurait un peu plus de regard sur ce qu’on est, sur notre travail.

La hiérarchie nous a juste rien dit en fait. C’est ça le problème. D’abord on a juste expliqué qu’on aurait pas de prime puisque, les pauvres, ils perdent de l’argent alors que les chiffres sont clairs et nets : ils ne perdent pas d’argent ! Et puis ensuite on n’a toujours pas de visite de grand patron, du grand directeur, du directeur adjoint ou de je sais pas quoi. Dans tous les cas on est là, on travaille comme des cons et personnes ne nous regardent. Il y a beaucoup de tensions aujourd’hui avec la hiérarchie, avec notre responsable qui a été d’une incompétence crasse et les employés sont carrément remontés, sont carrément démotivés et auraient peut-être envie de foutre le feu au drive! Enfin je ne sais pas…

 Quelles sont les possibilités de lutte ?

La lutte on en a beaucoup parlé pendant la pandémie, dans la révolte de pouvoir se mettre en grève, de se réunir de dire que ça ne va pas ! Mais personne ne bouge, personne ne bouge parce que je pense qu’il n’y a pas de conscience de lutte des classes, parce que je pense que quand on est à 25 h et qu’on touche 900€ par mois, c’est juste pas possible de faire la grève. Quand on doit nourrir une famille où quand on est tout seul et qu’on doit payer les charges qui doivent être payés, ce n’est pas possible.

Et là plus part des gens qui travaillent au drive, ce ne sont pas des gens non plus qui ont fait des études ou qui ont une conscience politique ou des choses comme ça. Donc la lutte, elle passe forcément par l’extérieur, par quelqu’un d’autre, par quelque chose d’autre mais là, la lutte elle est difficilement envisageable et même si moi personnellement j’aurais adoré qu’il se passe quelque chose, j’étais prête à monter. Mais bon voilà, on ne peut pas faire ça tout seule dans tous les cas…

Penses-tu que les conditions de travail vont évoluer après la pandémie ? Vas-tu avoir une récompense monétaire dû à ton travail pendant la période ?

Si les conditions de travail vont évoluer après la pandémie ? Ben non, je pense qu’elles vont s’aggraver. Je pense qu’on a prouvé à nos chers employeurs qu’on était capable de beaucoup. Moi, au bout de deux mois et demi, je suis totalement épuisée. Un coup je fais du 16h-minuit, la semaine d’après je fais du 4h du matin-midi. Enfin au niveau du rythme du cycle c’est très complexe, c’est très compliqué. Je gère pas mal de chose en même temps, avec le monde qu’il y a avec les marchandises qu’on reçoit pour ne pas être dans des ruptures où des choses comme ça. Mais justement, on a montré qu’on était capable de faire face et je pense qu’ils vont nous demander d’en faire encore plus. Donc il y a rien qui va s’arranger, il y a rien qui va s’organiser et on sera toujours ceux qui assurent, ceux qui triment. Je suis plutôt négative de la suite à donner à tout ça. Et je suis plutôt négative sur le secteur de l’agro-alimentaire et le secteur du commerce qui se sont frotté les mains et qui se sont enrichi au dépend de la sécurité de leurs propres salariés…

La récompense monétaire, ben non…

Il y a un collectif de client en colère qui s’est monté et qui réclame la prime pour nous, donc ça c’est plutôt super cool, ce sont des gens que nous côtoyons, qui sont en colère parce qu’ils voient comment on trime et comment tout a été modifié pour nous et d’entendre qu’on n’aura pas de prime ça relève de l’inacceptable alors que dans d’autres endroits, dans les grandes surfaces on en donne. Donc un petit collectif qui s’est monté pour nous défendre mais pour l’instant ça s’arrête là.

Et comme aurait dit notre responsable « qu’on se considère content déjà d’avoir notre salaire… », c’est la réponse qu’on a eue quand on a demandé la prime.