Suite de l’entretien avec S., institutrice dans une école en région Occitanie (3/3)

Pour lire le premier entretien avec S, c’est ICI ! Pour le deuxième épisode, c’est LA !

Et « pourquoi des interview sous Covid ? », c’est LA !

L’école au temps du protocole sanitaire

Le 03/05/2020

L’école doit rouvrir le 12 mai. C’est le branle bas de combat dans les équipes enseignantes et les mairies et elles et eux uniquement puisque les supérieur.es hiérarchiques sont aux abonnés absents. On ne sait à ce jour toujours pas ce qu’il en est pour les AESH (Accompagnant d’Elèves en Situation de Handicap) qui travaillent près voire en contact avec l’élève dont ils et elles ont la charge.

63 pages [qui constituent le protocole de réouverture des écoles] d’un casse-tête éloigné de la réalité ordinaire de l’école. 3 jours ouvrés pour s’organiser, mettre en place et informer les parents. Mais on nous le dit, pendant l’urgence sanitaire il n’y a plus de congés de jours fériés, d’horaire. Il va falloir s’habituer.

Mais, et les enfants avec tout ça ?

Imaginons un peu à quoi va ressembler une journée d’un élève de primaire à partir du 12 mai. Ceci n’est pas un récit de fiction, il est pensé en référence au protocole sanitaire prévu par le ministre.

8h30. Arrivée à l’école, à 1m de distance et accueil un par un par une maîtresse que les enfants n’ont pas vue depuis 2 mois, souriante sous son masque, enfin on le suppose. La maîtresse se demande si elle doit rejeter un enfant qui veut la serrer dans ses bras. Doit-elle faire respecter la distanciation physique (distanciation sociale je ne peux vraiment pas!) à tout prix et surtout devant les parents ?

Le groupe d’élèves constitué, il se dirige vers l’école en suivant scrupuleusement les marques qui vont le mener directement aux toilettes pour lavage de mains. Pendant ce temps un nouveau groupe entre avec les mêmes prescriptions, l’arrivée étant échelonnée sur 1h car l’école a prévu le retour de 4 groupes.

Le premier groupe se lave les mains sans tarder pour pouvoir laisser la place au groupe suivant. 30S par enfant sous la surveillance d’un adulte qui nettoie le robinet à chaque passage. Chaque élève doit poser sa veste au porte-manteau bien séparée de celle des autres. Si elle tombe personne ne doit la ramasser.

Puis le groupe entre en classe suivant un parcours fléché au sol.

9h. Le premier jour les consignes ayant été expliquées, le travail peut commencer. Normalement les élèves ont dû aller aux toilettes et ont rempli leur gourde. Ils ne devraient donc pas avoir à se lever. Si malgré les précautions l’un d’entre eux avait à se déplacer il devrait suivre le marquage qui le mène au lavabo ou celui des toilettes où un adulte devra penser à nettoyer après son passage.

Pendant ce temps la maîtresse se demande si elle a le droit de distribuer des photocopies. Par contre l’élève qui a oublié son stylo va devoir écrire au crayon car personne ne peut lui en prêter un. Il faut aussi faire attention à cet autre qui a fait tomber sa gomme pour qu’il puisse la récupérer sans que personne ne la touche ni qu’il ne se rapproche de son voisin.

10h. C’est déjà le moment d’aller en récréation car étant elle aussi étalée pour que les différents groupes ne se croisent pas il ne faut pas perdre de temps. Les élèves sortent un par un pour aller se laver les mains. Même merdier que tout à l’heure, mais on finit par être opérationnel.

10h15. Dans la cour le mètre de distance est de rigueur en permanence et pour la maîtresse pas question de relâcher sa vigilance. Pas de ballon, pas de jeux collectifs, pas de matériel qu’on risque de partager, c’ est dire s’ il reste peu de choses à faire. Pendant ce temps, la salle est aérée et nettoyée en partie.

10h30. Il faut rentrer pour laisser la place mais avant il faut retourner aux toilettes pour se laver les mains. Les enfants commencent à être au top de l’organisation.

10h45 retour en classe pour un nouveau de temps de travail. Pour détendre l’atmosphère la maîtresse aimerait bien faire chanter un peu ses élèves mais ce n’est pas recommandé. Quand on chante on porte la voix et il risque d’y avoir projection de postillons (des chorales ont été infectées comme ça, véridique.

12h. Repas, froid et dans la classe. La maîtresse va souffler et enlever son masque qui est trempé d’avoir parlé et rappeler les consignes. Le groupe doit d’abord aller se laver les mains, manger. Il sortira un peu, après s’être lavé les mains pendant que la classe sera aérée et nettoyée.

13h30. Retour en classe les mains propres. Un peu de travail. Pour changer un peu et remettre un peu de vie la maîtresse a décidé de faire du dessin. Les enfants qui ont oublié leurs feutres devront se contenter du crayon à papier. Elle avait d’abord envisagé la peinture mais comme tout le matériel doit être individuel elle s’est dit que ce serait compliqué. Sans compter le pot qui se renverse ou l’enfant qui doit se laver les mains, … Demain on fera du sport en espérant que les enfants viendront déjà habillés en conséquence car il faut éviter de laisser trop d’ affaires traîner. Comme sport, de la course mais pas de relai car il faudrait désinfecter le témoin à chaque passage.

15h, enfin 15h15. Récréation précédée et suivie d’un lavage des mains toujours sans jeu ou presque.

15h30 enfin 15h45 puisqu’il faut se relaver les mains avant de rentrer en classe, donc un peu de travail, il faut bien rattraper ce qui n’a pu être fait à la maison. La maîtresse explique et réexplique car les enfants ne comprennent pas toujours ce qu’elle dit. Heureusement elle a changé de masque et il est encore à peu près sec.

16h15. La journée se termine car il faut se laver les mains avant de rentrer à la maison. Et se dépêcher car le groupe suivant va bientôt arriver et il ne faut pas se croiser.

16h30. Le groupe se dirige vers la sortie en suivant le marquage dans la cour. Les parents attendent à un mètre de distance les uns des autres. Un parent se demande comment il va faire pour récupérer le grand frère car il ne doit pas rester pour éviter un embouteillage devant l’école. Il va lui falloir retourner dans la file.

Allez à deux mains, pardon à demain.

En résumé : 8 lavage des mains (au bas mot 1h30). Des élèves qui se suivent à un mètre de distance permanente le long d’un marquage extérieur mais aussi intérieur. Qui a parlé d’école caserne ?

Pas de jeux dehors ni dedans. Les objets ne peuvent se partager. Dans la classe des meubles auparavant dédiés à des activités annexes (de repli disait-on, là c’est plus que replié, c’est cadenassé) des meubles donc sont condamnés par une rubalise.

L’école un lieu de vie, de socialisation ? La scolarité était perturbée avant la réouverture (cf. discours d’ E. Philippe du 28 avril), qui oserait dire que ce n’ est plus la cas ?

Ce protocole de 63 pages a oublié deux trois choses accessoires. Comment fait-on pour rassurer un enfant dans ces conditions ? Comment fait-on pour le consoler s’il pleure ? Comment le soigne-t-on à 1m de distance ? Avec une visière en plus du masque et des gants en plastique ?

Des maires ont décidé de refuser d’ouvrir les maternelles. Il aurait fallu appliquer ce même protocole avec des enfants entre 3 et 6 ans. Il est recommandé en plus pour la maternelle, de retirer tout jeu ou objet risquant d’être partagé par les enfants, autant dire 90 % du matériel. Un livre touché doit être retiré pendant 5 jours. Si un enfant en touche 3 dans la journée, on en enlève 45 par jours, soit 225 en 5 jours.

Il faudrait un pot de feutre par enfant avec un code couleur pour qu’il ne se trompe pas. Entre 15 couleurs différentes… Et dans la salle de motricité que du matériel individuel mais que les enfants ne doivent pas échanger.

Qui peut penser que ce soit réalisable ? Pas un acteur ou actrice de terrain bien sûr. Seul le ministre l’envisage c’est dire s’il a connaissance de ce qui se passe dans une école !

Nous espérons à cette heure que la préfète ne reviendra pas sur la décision de ne pas rouvrir les maternelles [décisions qui sont prises sur une échelle locale]. Le cas échéant elle devrait porter la responsabilité du moindre problème.

Les supérieur.es hiérarchiques ont depuis le début disparu.es, pas un écrit des IEN, du Dasen (Directeur Académique des Services de l’Education Nationale) ni même du recteur. Quand on imagine l’application de ce protocole on voit bien que c’est irréalisable, ils et elles se sont donc défaussé.es. Il ne reste donc plus que les acteurs et actrices de terrain et les maires. Comme le disait il y a quelques temps un médecin du Grand Est, pour l’instant on assure, on fait ce qu’on a à faire, mais après on réglera les comptes ! Mesdames, messieurs de la hiérarchie, nous n’oublierons pas. Il faudra rendre compte de vos décisions et de vos silences !

L’instrumentalisation du conseil scientifique qui a été sommé de se conformer aux desiderata du gouvernement, la volonté affichée de rouvrir les écoles pour que les parents travaillent n’est plus à démontrer. Si le confinement n’a pas laissé de trace sur certains enfants, la réouverture s’en chargera. Comment transformer l’école qui devrait être un lieu de vie et d’échanges en un temps mortifère de stress et de contrôle des corps permanents ? Quel impact cela aura-t-il sur les enfants mais aussi sur les adultes ? Voulez-vous d’un monde où se toucher n’est pas politiquement correct ? Après avoir voulu solder mai 68, puis (tant qu’on y est) revenir au 19ème siècle, les gouvernants nous ramènent au Moyen Age où se toucher était dangereux et mal vu par l’Église. C’est ça que nous allons apprendre aux enfants, avoir peur des autres, c’est à dire de leurs ami.es ?

Vos profits, nos morts ! Vos profits, no more.