Suite de l’entretien avec S., institutrice dans une école en région Occitanie (2/3)

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Et pour lire le pourquoi des interview sous Covid, c’est LA !

Depuis notre dernier entretien avec S. plusieurs annonces se sont succédées dont la réouverture partielle des classes au 11 mai dans une confusion que nous qualifierons d’historique.

Comme nous tentons de mener un suivi avec les personnes contactées, nous lui avons demandé quelques précisions. En guise de réponse, elle nous a envoyé un texte qui remonte à loin quant à l’inconséquence, voire la lâcheté, de cette institution. Reflet d’un ras-le-bol, ce texte n’est pas destiné à remettre en quetion le système scolaire mais à un état des lieux en temps de crise. Nous savons bien, comme elle, qu’il faudrait bien plus que « réinvestir dans les moyens humains » mais voici un sombre tableau de la situation du moment.

Le 1er mai 2020

Point de départ

Tout d’abord il ne s’agit pas de faire la critique du système scolaire, de la reproduction sociale qui en découle, de l’apprentissage de l’obéissance. Pas parce que ça ne serait pas nécessaire mais parce que ce ne sera pas le propos de ce texte.

Je suis enseignante dans le primaire depuis longtemps déjà, trop d’ailleurs, ce qui me permet de voir ce qui a changé en 10 ou 15 ans, notamment comment la hiérarchie est entrée dans les têtes alors que dans le 1er degré nous n’avons pas de supérieur hiérarchique sur les écoles.

J’ai passé nombre d’années à Toulouse et j’y travaillais lors de l’explosion d’AZF (21 septembre 2001). Au-delà du traumatisme et de la colère contre ceux qui ont permis qu’un tel drame se produise j’y ai vu l’attitude de mes chefs et déjà ce n’était pas terrible. Nous n’avons vu personne le jour même, pas un IEN (inspecteur de l’éducation nationale) sorte de contremaître de l’EN (Éducation Nationale), pas l’ombre d’une aide et avons dû nous débrouiller seul.es comme nous avons pu. Par contre dès la fin de la journée et les jours suivants ils et elles sont réapparu.es d’autant plus autoritaires qu’ils et elles avaient été absent.es. C’est comme ça que nous sommes retourné.es dans nos écoles dévastées (pas celles du centre-ville dont les vitres ont été changées très rapidement mais celles des quartiers populaires qui sont restées en piteux état jusqu’aux vacances de Printemps) mais vides d’élèves les jours suivants, ramasser le verre, organiser le retour d’enfants parfois traumatisés. Quant aux chefs, l’un a demandé à une directrice qui avait posé le vendredi soir un panneau « École fermée jusqu’à nouvel ordre » d’enlever ce panneau alors qu’aucune commission de sécurité n’était passée s’assurer qu’il n’y avait pas de danger ou qu’une autre nous a dit que puisque nous n’avions rien à faire les jours suivants nous n’avions qu’à bosser sur les nouveaux programmes.

Par la suite, on nous a pondu le PPMS (plan particulier de mise en sécurité) qui consiste à prévoir les risques encourus sur l’établissement et à s’y préparer : la gestion de l’acceptation du risque plutôt que son refus. Il s’agissait de savoir, entre autres, se confiner (déjà) mais face à nos remarques concernant la difficulté de se confiner derrière des vitres brisées en cas d’explosion, on nous a répondu qu’on ne parlait pas d’explosion, que ça ne risquait pas d’arriver [pourtant l’explosion vient bien de se produire, mais on parle pas, ça ne peut pas arriver de nouveau]. Il était demandé dans une première mouture de ce PPMS que ce soit les directeurs et directrices qui fassent le tour de l’école pour détecter les dangers immédiats et mettent en place le PPMS en conséquence. Tout ça fait que ça a un peu rué dans les brancards et le PPSM a été retardé et modifié. Depuis et avec le recul des syndicats, il a lieu 3 fois par an et prévoit comme scénario possible la tempête, le confinement et l’intrusion depuis les attentats de 2015, (l’accident nucléaire apparu après Fukushima a finalement disparu aussi sec).

Tout ça pour dire que l’attitude des supérieurs hiérarchiques petits ou grands dans la situation actuelle du coronavirus ne m’étonne qu’à moitié. Ce n’est pas pour ça par contre que je ne suis pas en colère, bien au contraire.

On navigue à vue.

Depuis la fermeture des écoles nous avons dû nous débrouiller seul.es slalomant entre les annonces souvent contradictoires du ministre. Le lundi 16 mars nous ne savions pas si nous devions être présent.es sur nos établissements ou déjà en « télétravail » (entre parenthèses parce ce que le travail fait présentiel et en distanciel ne sont pas équivalents). Par contre nous avons découvert que nous étions censé.es accueillir les enfants des personnels soignants. Il y en avait déjà ce lundi car les soignant.es avaient été informé.es dans le week-end par l’ARS (mais pas nous). Nous avons donc appris à jongler ce lundi là.

Par la suite les IEN nous ont fait parvenir une feuille à remplir pour dire si nous étions volontaires pour la garde de ces enfants tout en nous précisant que nous n’aurions pas de masques car nous n’étions pas prioritaires. Beaucoup d’enseignants se sont porté.es volontaires, y compris hors temps scolaire (soirs, nuits, week-end) montrant ainsi leur solidarité avec des personnels soignants qui elles et eux payaient le prix des politiques de santé des dernières décennies.

Puis nous avons mis en place la « continuité » (ou plutôt la rupture) pédagogique avec des plateformes éducatives en rade et nous l’avons improvisée avec plus ou moins de succès. Par la suite cette rupture pédagogique a mis en exergue, comme ailleurs, ce qui existait déjà à savoir les inégalités sociales, la surcharge de travail des femmes…

Concernant la garde des enfants, elle a été étendue par la suite aux enfants de policiers, pompiers professionnels, gendarmes, personnels pénitentiaires mais jamais aux caissier.es, éboueurs, postier.es.

Et maintenant nous en sommes à quasiment la veille de la réouverture.

Nous sommes depuis le 13 avril informé.es par les médias, bien incapables de répondre aux questions souvent inquiètes des parents. Les enseignant.es attendaient de ce discours un cadre, on a eu une coquille vide.

Plus nous avançons dans le temps, plus nous (nous) posons des questions et moins nous avons de réponses, pendant que les chefs [Inspecteurs de l’Education Nationale (IEN) et compagnie] se défaussent sur les personnels et les maires au fur et à mesure.

E. Philippe a dit mardi 28 avril : « Je veux laisser le maximum de souplesse au terrain. Les directeurs et les collectivités trouveront les solutions ». Il avait entamé son discours par la phrase suivante : « Jamais dans l’histoire de notre pays nous n’avons connu une telle situation ». Et bien M. le ministre, jamais dans notre carrière nous n’avons connu une telle situation.

Nous n’avons plus de hiérarchie.

On pourrait s’en réjouir. Ce n’est pas encore le moment.

Alors qu’au début de la rupture pédagogique on nous disait qu’il allait falloir être « imaginatif », je cite (le DASEN, directeur académique des services de l’EN sous fifre du recteur, a fait savoir qu’il valoriserait les actions innovantes), il va falloir maintenant être « créatif » (je cite toujours), ce qui en langage clair signifie « Démerdez vous ! » (Là, je traduis…)

Le conseil scientifique, qui le 20 avril, préconisait une réouverture en septembre, faisait malgré tout des recommandations le 24 avril tout en actant que la décision d’ouvrir était politique et économique. Le message est clair et assumé par Blanquer : on ouvre les écoles pour que les parents puissent travailler. Logique poussée jusqu’au bout puisqu’il apparaît que les enfants d’enseignants seront maintenant prioritaires dans les crèches.

Nous faisons le constat qu’il sera très difficile voire impossible d’appliquer ces recommandations : distanciation, pas de matériel collectif (impossible en maternelle), repas dans les classes (donc froid) géré par qui ? Quid des élèves en situation de handicap et de leur AESH [Accompagnant des Elèves en Situation de Handicap] ? Des récréations, ……la liste est longue.

Une réunion faite ce matin entre des directeurs et directrices et une IEN fait apparaître, je cite, que c’est aux écoles et aux mairies de faire les choix, qu’il n’y aura aucun cadrage ni des IEN, ni du DASEN, ni du recteur. On reconnaît que l’ouverture des maternelles est inenvisageable, que tous les élèves voire toutes les classes ne peuvent pas venir en même temps, même par groupe de 15. (il faudrait d’ailleurs rappeler à Blanquer que bon nombre de classes ont plus de 30 élèves, il y participe d’ ailleurs activement puisqu’il y a de moins en moins de postes). Mais il n’y aura aucun écrit en ce sens. Pas de trace, personne n’ assume.

Est-ce la peur des parents qui va finalement décider du nombre d’élèves qui retourneront en classe à partir du 12 mai ? Oui le 12 et pas le 11 contrairement à ce que disent les médias.

Les médias à ce propos ne sont que complaisance face au gouvernement en général, au ministre de l’ EN en particulier. Aucune critique de la gestion dans l’EN depuis le début. Les enseignant.es invité.es à en parler ne font qu’expliquer comment ils et elles s’organisent avec les outils numériques, avec l’accueil des enfants de soignant.es. À peine une voix ici ou là pour crier au scandale et à l’omerta.

Toujours est -il qu’il est inadmissible et irresponsable de se défausser sur les personnels pour les choix à faire quant à l’organisation. (Nous ne sommes pas des professionnel.les de la santé.) Ce sera renvoyer dos à dos des parents poussés par leur employeur à reprendre le travail et dans l’impossibilité de faire garder leur enfant (famille monoparentale, impossibilité du télétravail.., donc souvent des pauvres et des femmes) et des enseignant.es obligé.es de gérer une situation intenable. Ce sera laisser aux enseignant.es la responsabilité voire le sentiment de culpabilité en cas d’infections dans leur établissement. La « reprise se ferait sur la base du volontariat » sans qu’on sache s’il s’agisse de celui des seuls élèves et/ou aussi des enseignant.es.

M. Blanquer a mainte fois refusé d’ écouter ces mêmes personnels quand ils et elles faisaient remonter les effets délétères de ses réformes (E3C, Bac, loi Blanquer..), et maintenant nous serions à même de gérer la crise à sa place ? M. le président, messieurs et mesdames les ministres et supérieur.es hiérarchiques si nous devons assumer vos fonctions, nous voulons aussi votre salaire !

Et maintenant on va où ?

Alors que peut-on conclure de tout ça ?

Tout d’abord que les enseignant.es se retrouvent dans une situation similaire aux ouvrier.es (pas avec le même salaire cependant même si ce n’est pas mirobolant) à savoir qu’ils et elles subissent les décisions de celles et ceux qui bien au chaud dans leur bureau ne s’exposent pas, alors qu’ils et elles se retrouvent exposé.es sur le terrain de par ces mêmes décisions. Il serait donc temps de se rappeler que les allié.es potentiel.les ne se trouvent pas en haut mais chez les parents.

Entre le discours du 13 avril et celui d’E. Philippe, il s’est passé 15 jours pour finalement être moins avancé qu’au départ, quand il nous est demandé de tout préparer en quelques jours (3 jours ouvrés), d’informer les parents dès le 6 mai. C’est le système d’injonctions répétitives à répondre du jour pour le lendemain poussé à son paroxysme mais qui est érigé en technique managériale depuis plusieurs années, faisant peser une pression permanente sur les directeurs et directrices et de là sur l’ensemble des personnels. Cela empêche depuis des années d’avoir du temps pour réfléchir, c’est ce qui a amené cette hiérarchie dans les têtes. C’est ce qui mène au burn-out et aux suicides bien plus nombreux dans l’EN que le ministre ne veut bien le reconnaître. Et cette incapacité qu’ont beaucoup d’enseignant.es à dire non, poussé.es par leur volonté de bons élèves et leur culpabilité.

Pour finir un peu d’espoir. Car finalement que se passe-t-il ? La hiérarchie omniprésente en temps normal disparaît en cas de crise laissant les personnels à la base organiser voire s’organiser. Comme on l’a vu dans d’autres domaines notamment chez les médecins. Face à l’absence de traitement, certains médecins sont allés chercher dans les médicaments existants et surtout leurs connaissances. Notamment des généralistes alsaciens qui ont mis en place un protocole de soin.

https://www.estrepublicain.fr/sante/2020/04/11/un-medecin-mosellan-constate-l-efficacite-d-un-protocole-a-base-d-azithromycine

Dans l’urgence et le besoin, ces médecins ne se réapproprient-ils pas leur savoir, bien mis à mal par le pouvoir des labos et parfois il faut bien le dire, l’appât du gain ?

Dans le cas de l’EN, les enseignant.es devront retenir qu’ils et elles n’ont pas besoin de chefs pour faire leur métier. La hiérarchie est le domaine du mensonge, du faire semblant et de la peur. Dans l’ EN c’est criant et à tous les niveaux. Chiffres des évaluation nationales : même s’ils ne sont pas bons, les IEN les trafiqueront parce qu’ils et elles ont peur de se faire taper sur les doigts. Grève de la surveillance du bac (juin2019) et rétention des notes, le ministre fera semblant qu’il ne se passe rien et demandera aux IPR (contremaîtres du 2 degré) de prendre les notes du contrôle continu voire d’en inventer pour les candidats libres. Et j’en passe. Blanquer lui-même fait depuis toujours comme s’il ne se passait rien. Gageons qu’il en sera de même pour la réouverture.

Peut-on parler alors d’une remise en cause du pouvoir ? En tout cas rêvons un peu. Puisque les chefs ne servent à rien, virons-les et récupérons leurs salaires pour investir dans des moyens humains, la titularisation des nombreux précaires de l’ EN, l’augmentation des plus bas salaires surtout les AESH qui font un boulot indispensables pour 600 balles par mois.

La « fuite » au prochain épisode…