C. travaille comme soignante à domicile dans la région Occitanie

Cet entretien a été réalisé avec une infirmière travaillant à domicile. Il rappelle les difficultés spécifiques du métier de soignant à domicile, les nouvelles organisations du travail, la situation des personnes accompagnées en fin de vie et le rôle de l’éthique professionnelle des soignants. De plus, cet entretien évoque l’organisation mise en place par les services hospitaliers afin d’être mieux à même de gérer le flux des futures personnes atteintes du coronavirus dans la région toulousaine. Il montre également la fatigue et l’usure morales qui affectaient de nombreux soignants (bien avant la crise sanitaire), rognant leur capacité à se mobiliser collectivement face à une hiérarchie (et son managing) qui les renvoie à leurs responsabilités individuelles. Par ailleurs, l’héroïsation orchestrée par le pouvoir fait grincer les dents de bien des soignants…

Voir aussi « Pourquoi des interviews de travailleurs sous Covid ? »

Le 08/04/2020,

Quel est ton métier?

Je suis infirmière au sein d’une association qui fait des hospitalisations à domicile (HAD)

Quel est ton contrat?

Je suis en CDI depuis 3 ans.. auparavant j’ai fait une année en intérim. Cela fait maintenant 4 ans que je travaille dans cette association.

Tu travailles en lien avec un Hôpital?

Oui nous sommes liés, nous sommes mi privé-mi public. Concrètement nous avons des collègues qui sont détachés du CHU. Je pense qu’ils représentent 10 à 20% des salariés et sinon le reste sont exclusivement de l’association.

Vous êtes combien à travailler au sein de l’association?

Nous sommes environ 70 personnes en comptant le personnel administratif.

Vous êtes combien en personnel soignant?

Nous sommes entre 40 et 50 soignants (infirmières et aides-soignantes).

Quelles sont les pénibilités liées à ton travail?

Ce qui est vraiment contraignant, ce sont les astreintes de nuit. Cela peut aller jusqu’à 6 nuits d’astreintes par mois, ce qui peut être un peu lourd. On travaille la veille et le lendemain. Cette astreinte se fait chez soi. C’est-à-dire que je travaille de 14h à 21h30 puis j’ai l’astreinte et je reprends à 11h30 jusqu’à 19h le lendemain. C’est une spécificité de l’HAD. Les astreintes sont difficiles car on peut être appelé en pleine nuit et devoir se rendre chez le patient. Comme à l’hôpital, il n’y a pas de planning fixe, je peux être du matin, de nuit, je tourne souvent.

De plus nous faisons beaucoup de kilomètres par jour, nous sommes exposés à des risques routiers. Je peux faire jusqu’à 150 km par jour, et devoir reprendre ma voiture de nuit sur astreinte.

Quelles sont vos limites géographiques ?

On a un secteur assez large, le mien s’étend du nord de Toulouse jusque dans le Gers ou le Sud du département. C’est énorme comme secteur.

Comment ça se passe avec la hiérarchie? Est-ce qu’il y a des pressions particulières?

Pression… Je ne sais pas… Il y a plusieurs trucs… toutes ces méthodes de management que nous appelons le « lean-management ». Des méthodes qui viennent du secteur industriel que l’on applique de plus en plus à l’hôpital. Une gestion par les chiffres à l’opposé des valeurs soignantes et de ce que l’on fait dans les soins où on ne compte pas notre temps. J’ai de la chance d’être dans une équipe où on est solidaires et du coup on arrive à continuer à trouver du sens dans ce que l’on fait.

Ils souhaitent rationaliser le travail infirmier de coordination. C’est-à-dire complètement le vider de son sens : cela deviendrait un travail de « découpage » du patient en tâches à accomplir. On passerait d’une connaissance individualisée d’une personne et de son environnement à une connaissance « par dossier ». Au passage, cela reviendra à supprimer un poste de coordination, ce qui suppose, de fait, une augmentation de notre travail sur le terrain.

Est-ce qu’il y a une présence syndicale ?

Non, il n’y a pas de délégué syndical, on s’est présentés sur une liste syndical (SUD-Santé) mais sans représentation syndicale. Ce qui peut nous handicaper dans certaines négociations.

Par rapport à l’épidémie du COVID-19, est-ce qu’il y a eu des changements particuliers?

Oui nous avons plus de patients car les hopitaux ont vidé leurs lits dans l’attente de malades liés au coronavirus afin de ne pas se faire déborder.

Dans un avenir plus ou moins proche, nous serons sollicités pour suivre à domicile les patients, infectés par le virus, les plus à risques. Pour l’instant du côté de l’HAD nous avons très peu de cas (essentiellement en EHPAD), ce sont essentiellement les infirmières libérales qui sont confrontées aux difficultés de suivi des patients COVID à domicile.

Et sinon l’équipe psychosociale, à savoir psy et assistantes sociales, n’intervient plus à domicile.

Pourquoi?

Tout simplement parce qu’ils sont considérés comme non-indispensables. Ce qui peut paraitre absurde quand tu sais que la spécificité de l’HAD , c’est justement de suivre des personnes qui ont des situations sanitaires et sociales complexes.

Les horaires ont-elles changées?

Non nous n’avons pas de changement d’horaires, nos vacances ne sont, pour l’instant, pas supprimées, nous faisons cependant plus d’heures supplémentaires, elles ne sont pas payées et seront à récupérer après. Là on est en tension, on a plus de boulot que d’habitude.

Et pour le matériel de protection?

Nous sommes rationnés en ce qui concerne le matériel mais nous n’en manquons pas. Nous avons droit à 2 masques chirurgicaux par jour, en sachant qu’il faut en changer régulièrement. D’ailleurs les fournisseurs ont multiplié les prix des gels hydroalcooliques et des surblouses. Depuis quelques jours, nous avons de la chance, les masques FFP2 sont arrivés, ils en ont même parlé dans le JT France3 région…

Je pense que c’est plus compliqué pour les infirmières en libéral, ce serait bien d’avoir un retour de leur part.

Y a t-il des dispositifs de contrôle de votre travail?

On ne peut pas dire « dispositifs de contrôle » à proprement parler mais l’outil informatique pourrait être utilisé à ces fins. Les tournées sont faites sur informatique en fonction des temps de soins qui sont renseignés. Le contrôle peut donc se faire par ce biais-là. Cette rationalisation ne prend pas en compte l’imprévu qui est inhérent à notre métier. Les situations des patients évoluent sans cesse, surtout dans les accompagnements de fin de vie. Nous devons nous adapter en permanence, ce qui fait la beauté de notre rôle mais ça ne rentre pas dans les cases informatiques !

Nous sommes aussi soumis à la fameuse T2A, c’est-à-dire au financement à l’acte. Dans cette T2A, le relationnel ne peut pas être « côté », alors que c’est l’essence de notre rôle soignant.

Quel est ton rapport avec tes collègues et comment vous vous organisez? Y a-t-il eu des conflits et des grèves dernièrement?

Je suis dans une antenne qui est éloignée du pôle central géographiquement, donc avec mon équipe nous ressentons peu la pression de l’encadrement, c’est une chance je dirais. Nous avons une équipe soudée avec des valeurs soignantes et d’entraide communes, il y a une forte solidarité entre nous. Nous nous réunissons physiquement pendant une heure par jour pour les transmissions et sinon nous communiquons essentiellement par téléphone.

Je sais qu’il y a eu une grève il y a quelques années car la direction voulait imposer la mutualisation des astreintes, ça n’a pas eu lieu, les grévistes ont eu gain de cause.

Cependant aujourd’hui ça tire sur la corde, les conditions de travail sont difficiles, il y a un turn-over énorme au sein des équipes soignantes et pas mal de risque d’épuisement.

Penses-tu qu’il y aura des mobilisations?

Mobilisation? Je ne pense pas….

Pourquoi?

….Car on est tous la tête dans le guidon et tu sais quand tu es épuisé tu as plutôt tendance à te replier sur toi, dans une attitude de protection. Il faut de l’énergie pour pouvoir se mobiliser collectivement ! Les personnes qui démissionnent sont toujours renvoyées à leur responsabilité individuelle et aucune remise en cause de l’organisation n’est faite.. Enfin je doute que l’on arrivera à faire front.. Je ne suis pourtant pas d’un naturel pessimiste mais j’ai du mal à l’imaginer.

En tous cas en ce moment avec ce pic d’activité, beaucoup d’argent doit rentrer pour l’HAD. J’espère bien qu’on aura la prime de 1000 euros. Après, ce serait bien qu’il y ait une réelle revalorisation des salaires, autant utiliser la « bonne presse » qu’ont les soignants !

D’ailleurs à ce propos que penses-tu de l’image des soignants en cette période de crise?

Cela me met mal à l’aise, je fais le même boulot qu’avant, seulement maintenant on est applaudis pour ça ! C’est pas adapté, pourquoi les soignants sont mis en avant alors que les autres travailleurs non ? Je n’aime pas du tout le côté « Nous sommes des héros », ce n’est juste qu’une grande récupération politique pour cacher leurs propres défaillances. Je n’aime pas me sentir instrumentalisée.

A suivre…