Suite de l’entretien avec C, infirmière en accueil de jour* à Marseille.

Pour lire la première partie de l’entretien, c’est ICI !

Et LA le pourquoi des interviews de travailleurs sous Covid.

Le 17/04/2020

* Accueil de jour = centre de consultation et de suivi médico-social des personnes sans-abris, dont l’activité s’est réorganisée en maraudes suite à la crise sanitaire ;

Comment ça a évolué au niveau de ton travail en trois semaines ?

Maintenant je fais un temps plein sur 4 jours. 35 heures. Enfin je me rends compte que je le faisais déjà avant mais que je le notais pas !! Comme il n’y avait pas vraiment de fiche de poste, j’essayais d’assurer.

Maintenant je fais des heures sup, mais je ne me dis plus que c’est moi qui m’organise mal, je me dis que ce sont des heures que je travaille et qu’elles doivent être payées !!

Ça aura au moins permis ça !!

Mais sinon maintenant je fais les maraudes, on a commencé depuis 3 semaines.

Et… Il n’y a quasiment pas de symptômes Covid chez les gens de la rue de Marseille ! A peine une dizaine de personnes. C’est assez fou, on ne s’attendait pas du tout à ça.

Pour l’instant on n’a pas de test donc on ne peut pas savoir si ils sont contaminés et immunisés, ou s’ils ne sont pas contaminés…

On devrait bientôt être formés et avoir le matériel pour tester les anticorps chez les gens.

Tu travailles beaucoup plus ? Tes heures sont payées ?

J’étais à 28h semaines à 80 %. Y’a une semaine où j’ai fait 26 heures sup. Et ça légalement c’est pas possible. Donc ils m’ont fait un avenant au contrat, pour un temps plein, jusqu’à fin mai, et ils me payent en heures sup ce que je fais en plus.

Je dois gérer pas mal de trucs, je me suis retrouvée un peu en charge des maraudes parce que les chefs de services n’étaient pas là. Donc je venais en avance au boulot, pour imprimer des trucs, organiser la journée, pour les nouveaux fonctionnement des autres assos, etc.

Parce que tes chefs étaient en télétravail ?

Oui c’est ça. Je suis devenue l’interlocutrice d’un chef, et du coup je me retrouve un peu à faire leur taf, c’est abusé. Mais je suis pas chef moi ! C’est une espèce de glissement de tâche, on essaie de me donner des responsabilités. Moi je peux juste donner des recommandations en termes de santé, mais je refuse d’avoir un rapport hiérarchique avec mes collègues. Je vais pas les surveiller, on s’organise c’est tout. Le chef peut pas me rendre responsable de la santé des salariés.

Et tes collègues comment ils voient les choses ? C’est une grosse réorganisation du travail…

Au début c’était hyper tendu au sein de l’équipe. Parce qu’il n’y avait pas de place d’hébergements d’urgence, du coup les gens avaient l’impression de servir à rien.

Le problème c’est qu’il n’y a aucun moyen pour travailler. La ville de Marseille c’est une catastrophe, la mairie s’en tape complet.

Ces fameux CHS  ont fini par ouvrir ? [CHS = Centre d’Hébergement Sanitaire, centre ouvert par l’ARS (Agence Régionale de Santé) dans des locaux d’hébergement de tourisme, uniquement pour les personnes sans abris souffrant du Covid ]

Oui, ça a ouvert. Mais y’a personne dedans, par exemple il y en a un où il y a deux personnes Covid accueillies. Y’a 8 personnes qui y travaillent, je ne sais pas trop ce qu’ils font.

Les centres d’hébergement d’urgence [= centre d’accueil de nuit pour les sans abris] ont 8 cas. Mais ils ne peuvent pas transférer en CHS parce que ce sont des personnes vieilles, à mobilité réduite. Et dans tous les cas, les assos n’ont pas du tout confiance en ce que propose l’État ! Ces CHS on comprend vraiment pas trop. Et même si les personnes étaient transférables je pense pas que les gens voudraient les envoyer au camp ! Et c’est pas du tout adapté, y’a des étages, des grands couloirs…

C’est médicalisé ?

Pas vraiment, mais ils devraient recevoir de l’oxygène au cas où il y ait besoin. Après ils ont des médecins, des vieux médecins bénévoles, les internes n’ont pas le droit d’être là car ils pensent que c’est trop risqué pour eux !! C’est un scandale. Toutes les assos de Marseille ont dit de ne pas ouvrir ce centre, parce que les gens vont juste mourir là-dedans, l’ARS s’en tape. Ils ont ouvert, ça leur fait des chiffres, c’est comme s’ils avaient résolu les problèmes.

Pareil sur les douches, ils veulent des trucs ouverts, même si ça n’a pas de sens. Les accueils de jour ont refusé de les ouvrir parce qu’on ne peut pas accueillir bien les gens, on ne peut pas à la fois mettre en danger les salariés et les gens accueillis. Et bien du coup la mairie a ouvert des douches collectives dans les gymnases, sans aucune mesure d’hygiène, c’est géré par des bénévoles du secours catholique, ils ne veulent pas payer les gens…

Des hôtels auraient du être ouverts pour des mises à l’abri, on nous dit que c’est le cas et le lendemain non… Et si des gens ont quelques symptômes mais pas assez ils sont refusés au CHS… Enfin c’est une aberration. Toujours un peu comme avant en fait, sur les mêmes mécanismes mais en pire. L’État fait comme s’il donnait des réponses, et en fait c’est géré par les assos.

Et concrètement, au quotidien en maraude ça se passe comment ?

Les maraudes ça change chaque jour. On croise beaucoup les flics, qui virent les gens de la rue, qui les fouillent, qui les gazent. C’est tendu et glauque.

Mon collègue est en mode dévouement total. Il est prêt à tout.

On est quand-même employés dans l’histoire. Moi j’ai été très fatiguée les deux premières semaine, maintenant je refuse de voir les gens à la chaîne, je prends le temps. C’est intense comme travail.

Mais là on va avoir 2 autres infirmières, ça embauche un peu pour les maraudes. C’est des volontaires.

Tu vas avoir la prime ?

Je sais pas si je vais l’avoir la prime… Mais ce serait mérité !! Les éducs aussi !!

Mais a priori le directeur voulait nous filer une prime aussi. Je ne sais pas si sur les fonds de l’asso ou si c’est via l’État.

Et cette histoire de financement de l’association ? Vous allez pouvoir être payés ?

Pour le mois prochain on sait qu’on va être payés, il y a quelques fonds qui sont tombés.

Après en ce qui concerne le chômage partiel, normalement l’asso va essayer de compléter les salaires [pour arriver à un salaire à 100%].

Pour les gens qui ne veulent pas ou qui ne peuvent pas travailler ?

Il y en a que très peu qui veulent pas travailler en vérité. Mais il y a une histoire de roulement entre les salariés, parce que tout le monde peut pas revenir en même temps. Y’a évidemment une histoire de salaire, si les gens sont pas payés entièrement, c’est quand même déjà franchement pas mirobolant, ça peut mettre les gens dans la merde.

La plupart des gens sont en CDI, mais y’a beaucoup de petits contrats aussi, par exemple des gens à l’accueil ou au ménage, qui font pas beaucoup d’heures et qui touchent 800 euros par mois. S’ils sont en chômage partiel ça leur fait vraiment plus grand-chose… Et en plus je sais pas s’ils peuvent pas perdre leur prime d’activité…

Et au niveau de l’organisation, pour après, qu’est ce que tu imagines ?

On est beaucoup au jour le jour quand même, tout est chamboulé. Les maraudes ça marche plutôt bien maintenant, mais après je sais pas…

On n’est pas prêts de rouvrir l’accueil.

Y’a des gens qui risquent de perdre leur taf ?

Le service ne sera pas réorganisé comme avant… Je pense pas mais y’a toujours un risque.