C. travaille dans une usine aéronautique en région toulousaine

Difficile d’évoquer le travail en région toulousaine sans parler du secteur aéronautique, principal employeur de la région Occitanie [avec plus de 100 000 salariés dans l’aéronautique et le spatial], avec notamment les sièges d’ATR et Airbus et les multiples tentacules sous-traitantes sous son contrôle, les sous-traitants. A l’heure où des avions circulent à vide dans le ciel pour rappeler à chacun l’aberration capitaliste, nous voulions savoir comment la production tournait encore dans ces entreprises, qui chaque année battent leurs propres records de carnets de commandes.

Dans cet entretien avec un mécanicien qui travaille sur une chaîne de montage aéronautique depuis 10 piges, nous avons pu y voir un peu plus clair sur quelques tendances lourdes concernant la gestion en cours de la crise Covid par les grandes industries.

Premièrement, on peut voir que, comme l’État, les gestionnaires de la boîte naviguent à vue depuis le début. L’objectif du maintien de la production se heurte aujourd’hui au problème évident de l’approvisionnement (difficile de faire tourner un procès de production tout seul dans son coin, surtout quand le modèle en question repose sur une sous-traitance poussée à l’extrême). Si bien qu’il semble compliqué pour le moment de connaître les changements dans l’organisation du travail que cette crise entraînera sur du long terme.

Côté force de travail, on se rend compte une fois de plus de la disquette que constituait l’instauration des CDI intérim (http://www.classeenlutte.org/wp-content/uploads/2018/11/CLASSE4.pdf , voir page 4), et de comment la situation actuelle est bien différente suivant le type de contrat que l’on a. Il y a également le problème du chômage technique dont la prise en charge (à 84% par l’État) se calcule sur le salaire net, sans inclure l’ensemble des primes que les travailleurs peuvent accumuler (ce sont souvent les principales revalorisation dans beaucoup d’entreprises, notamment les primes de déplacement). De plus, comme le gouvernement l’a suggéré, le patronat tente d’amoindrir la crise en cours en imposant à leurs aux salariés de poser leurs congés payés pendant le confinement.

Enfin, lui même décrit sa gêne devant les innombrables ressources disponibles de l’entreprise en terme de matériel de protection et de sécurité face au virus, mises en place pour pouvoir continuer la production, tandis que les hôpitaux de la ville manquent de tout.

Bonne lecture !

Pour relire le pourquoi de ces interviews, c’est ICI !

Le 10/04/2020

Tu peux décrire un peu où tu travailles, ce que tu fais ?

Je suis mécanicien dans une usine aéronautique. Je suis sur une chaîne de production. Je suis en CDI, depuis une dizaine d’années en gros.

Tu as quelles conditions de travail ? Quelles « pénibilités »(contraintes horaires, physiques,…) ?

Pour moi c’est assez pénible, assez physique quoi. Par exemple avec l’utilisation de certaines machines, des machines qui font entre 15 et 35 kg je dirais. Que je manipule tous les jours.

Au niveau de mes conditions de travail, rien que par rapport aux horaires c’est pénible. Je fais une semaine « de jour », de 6h24 à 15h15, la semaine d’après « de soir », de 16h à minuit, et la semaine d’après je redécale pour 3 semaines d’affilée de minuit à 7h. Des fois ça peut être plus que 3 semaines, ça peut aller jusqu’à deux mois d’affilée la nuit. On appelle ça les « inter ». Et en plus tu décales, c’est-à-dire que quand t’es de nuit, tu commences des fois le dimanche à minuit au lieu du lundi. T’as pas vraiment de vie pendant 3 semaines, enfin tu vois personne quoi. Mais t’as des primes, ils te paient les déplacements, si t’habites loin tu peux faire dans les 500 balles de plus. Enfin, et ensuite tu reviens de « soir », et ensuite tu recommences le cycle. C’est pas tout à fait les 3 huit.

Tu as des pressions avec ta hiérarchie ?

J’ai un peu de pression de mes chefs. Parce que t’as des avions à livrer, à finir en temps et en heure, y’a des objectifs à avoir.

On me met la pression pour que la cadence soit accélérée. Pour faire un avion normalement il faudrait 3 ou 4 jours. Et nous on le fait en 2 jours. Et normalement, au lieu de faire 35 heures normales, enfin normalement 151 heures par mois, moi je suis plutôt à 200 heures. Enfin 200 heures payées on va dire. Parce qu’en vrai je rajoute 1 à 2 heures par jour que je fais de moi-même quoi. Je viens travailler tout seul. Suivant les semaines, je fais 3-4h de télétravail en plus avec l’ordi à la maison. Et ça c’est pas payé.

Tu fais des heures sup parce qu’on te met la pression pour que le taf avance plus vite ?

C’est plutôt moi, pour me gérer au travail, pour être plus tranquille. Pour avoir moins de stress dans mon quotidien.

Tu as vu quelles évolutions avec la pandémie de Covid ? Est-ce que l’organisation du travail a changé ?

On travaille moins. Au lieu d’être là 8h par jour comme d’habitude, on est là que pendant 6h. Et ça comprend le temps d’ « hygiène » obligatoire. Parce que tu dois prendre ta douche toutes les 2h, tu dois changer de combinaison toutes les 2h, enfin pour ceux qui doivent en avoir, tu te laves les mains toutes les heures.

Le matin quand t’arrives, ils te prennent la température et compagnie. Tu peux pas y couper, t’es obligé de passer par là, si t’as de la température tu rentres chez toi. Tu te laves les mains, ils te filent un masque et des gants obligatoires, avant d’aller te changer dans les vestiaires. Et même dans les vestiaires t’as des trajets spécifiques à suivre et tout.

En fait c’est une aberration. Je peux changer de masque toutes les 2h, pour nettoyer des machines on y va carrément avec des bidons de 1 ou 2L de nettoyant, des masques et des gants on en a quand on veut. Alors qu’il y a des gens qui en auraient plus besoin ! Genre l’hôpital !

Je dirais pas que les moyens de protection sont exagérés, parce qu’on en a besoin, mais le fait d’aller travailler déjà c’est une aberration.

Ça tourne au ralenti. Là par exemple on est en train de faire un avion, on va en avoir pour 1 mois à peu près, alors que normalement ils disent 2 jours !

La boîte avait fermé pendant deux semaines. Après ils ont demandé à la plupart de revenir.

Tu dis « la plupart », comment ont-ils fait le « tri » alors ?

Y’avait pas mal de gens qui étaient en quatorzaine déjà, car en contact avec des gens qui avaient le coronavirus. Donc ceux-là, déjà, ils ne pouvaient pas revenir. Ensuite y’a eu les gens qui ont des gosses, qui sont obligés de les garder donc ils ont pas le choix. Et les gens qui ont pas de gosse, qui sont revenus. En gros, au lieu d’être 40-45 par poste, on est plutôt à 10. Et au lieu d’avoir 7 postes d’ouverts, y’en a que 2.

Mais c’était quand même du « volontariat », on va dire ça comme ça. On te demande quand même.

Mais le truc c’est que les syndicats voulaient pas qu’on vienne travailler, déjà. Mais ils ont eu des réunions et tout, et ils ont réussi à faire en sorte qu’on ait notre salaire plein, complet. Avec des primes et tout, même des primes de nuit, même si tu viens pas travailler. On vient travailler 6h, on est payés 8h. Mais même si tu viens pas travailler ton salaire est plein.

Mais en contrepartie, pour ceux qui ne voulaient pas venir parce qu’ils pensaient qu’il y avait trop de risques, ou qu’ils pouvaient pas, ils te les prennent sur tes congés ! Ils ne nous mettaient pas en chômage partiel. Et si tu viens taffer, tu peux garder tes congés.

C’était négocié par les syndicats, c’était censé arranger tout le monde.

Mais on a eu compris que quand on va reprendre normalement, on va pas avoir de vacances. On doit avoir une fermeture en août, et on a cru comprendre que de toute façon y’aurait pas.

Ils vous tiennent un peu avec ça non ? Si tu viens travailler, tu gardes tes congés…

En clair c’est ça. Tu dois bosser pour garder tes congés.

Mais ça a rechangé ensuite, ils changent un peu au jour le jour.

En gros l’État a demandé aux employeurs de t’obliger à prendre 15 jours de vacances, avant de pouvoir te mettre en chômage partiel. Avant d’avoir le droit d’avoir ce chômage, il faut que tu aies posé 15 jours de congés.

Donc, de ce que j’ai compris, avec le syndicat et tout, ils font en sorte que tout le monde puisse poser ces congés obligatoires, pour que la boîte puisse se mettre complètement en partiel. Et après j’imagine qu’il vont fermer la boîte, enfin ce serait logique.

Tant que c’est ouvert, on a quand même notre salaire plein, y compris les primes, par exemple t’as les primes d’alésage, t’as une multitude de primes, des primes de risques, tout ça tu le gardes, même si tu viens pas bosser de nuit ou quoi que ce soit. Et des fois les primes ça va jusqu’à 400 euros.

Donc ça ferait une grosse baisse de salaire un passage au chômage partiel.

Oui, tu perds 400 balles c’est énorme. Quand on va partir en partiel ça va faire mal.

Et pour les gens qui choisissent de ne pas venir bosser comme c’était prévu, ils sont obligés de poser davantage de congés ?

Alors eux, ils ont les 15 jours à poser comme tout le monde. Et ensuite, pour eux ce sera des heures à rattraper. Ça a été négocié par les syndicats, et comme ça on garde la contrepartie de conserver nos salaires pleins.

Par exemple ils pourront te forcer plus tard à venir travailler le samedi si y’a trop de boulot, là ça sera payé, mais pas en heures supplémentaires.

Y’a eu des grèves à certains endroits, ça n’a pas été le cas là où tu travailles ?

Non, on est le seul site ouvert. Même les autres en Europe sont fermés. Les sites en Angleterre, en Espagne, tous sont fermés. En France on est le seul.

L’ambiance au travail, ça se passe comment ?

Au niveau de l’ambiance ça va. Déjà y’a pas grand monde. Les conditions de travail avec nos chefs c’est plus facile que d’habitude. Y’a pas de pression, on peut finir un peu plus tôt si on veut.

Les syndicats ils ont un peu bien négocié leur truc, enfin on est un peu privilégiés. Moi je sais que j’aurai mon salaire à la fin du mois. Déjà ça, c’est cool.

Mais bon, le fait de venir travailler, je pense qu’ils auraient pu faire en sorte que ça soit pas le cas. Déjà parce que c’est pas indispensable, et aussi parce que c’est une mise en danger. On est protégés par rapport à d’autres, j’ai plus de matériel de protection en allant au taf qu’en faisant mes courses. Mais en même temps y’a le facteur temps, j’y suis 6h par jour, le milieu est quand même fermé. Tu prends plus de risque.

Pas de conflictualité avec les chefs ?

Non, franchement pas. Là on te demande pas de rendement ni rien.

Donc ça reste ouvert pour que la production ne s’arrête pas complètement…

Voilà, en clair c’est ça. Une production ralentie plutôt que pas de production du tout.

Mais en même temps là ils pensent à fermer, parce qu’il y a pas de pièce. C’est pas clair du tout.

Et comment ça réagit dans la boite ?

Pour l’instant ça leur va aux gens. Y’a pas vraiment le choix. Enfin ça leur va pour les mecs qui sont embauchés dans la boîte. Parce que là t’as tous les intérimaires qui ont dégagé. Et y’en a beaucoup des intérimaires, eux ils sont dans la merde. Ils voient après avec leurs agences d’intérim…

Ils essayent de compenser d’abord pour les mecs qui sont là dans la boîte, et les autres ils passent après. Moi j’ai des potes qui sont intérimaires ça fait chier.

Ils pourraient avoir du personnel en plus, mais après t’as l’histoire du CDI intérim qu’ils ont fait y’a 2-3 ans de ça, c’est partout pareil mais c’est un problème.

Avant dans la boîte où je suis, tu faisais 18 mois d’intérim et après t’avais une embauche. Maintenant, depuis ce CDI interim, ça peut être 3 ans d’interim avant quoi que ce soit. C’est des missions de 6 mois à chaque fois, tu peux rien faire avec ça. Tu disjonctes.

Y’en a qui se sont barrés, qui l’ont pas pris ce CDI intérim. J’ai un pote qui a pas pu être pris parce qu’il y avait pas d’embauche dans la boîte à ce moment là, du coup il est reparti avec sa boîte d’intérim, mais là t’es plus au même taux horaire. Ils font ce qu’ils veulent, tu redescends de 1000 balles d’un coup.

Avec cette histoire de congés à poser, les gens reviennent taffer. Du coup y’a des bâtiments de la boîte qui rouvrent.

Donc à la fois ils relancent, nous on comprend rien c’est le bordel. Tu prends des risques à venir travailler, et en même temps y’a pas toutes les pièces…

Je pense qu’il essaient de finir tous les avions qui sont là, dans la chaîne. Et une fois que ce sera fini, ils vont demander à tout le monde de repartir.

Et t’as des gens ils sont obligés de rester chez eux parce qu’ils sont obligés de garder les gosses et tout. Mais du coup ils peuvent pas revenir, du coup ils peuvent pas poser leurs 15 jours, ils sont obligés de rester avec l’arrêt maladie AMELI là.

Nous avec le syndicat on pense qu’ils veulent finir les avions qu’ils ont là, pour les mettre à l’achat ensuite, pour faire rentrer du fric. Et après on rentre à la maison.

Ça rentre dans leur logique, ils sont pas trop à plaindre. Faut pas déconner, ils essaient de gratter le plus possible, ils font pas ça pour nous faire des cadeaux. Mais je me plains pas, j’ai mon salaire. Mais faut pas déconner.

Ils te le vendent genre « t’es protégé », mais en fait c’est pas si vrai. T’es à côté de gens, y’en a qui des fois portent pas le masque parce que c’est pénible, et c’est des masques qui protègent les autres, pas toi. Tout ça pour le pognon quoi.

Penses-tu qu’il y aura un changement dans l’organisation du travail à la réouverture ?

Non, je pense pas. Y’a beaucoup de gens qui vont dire que oui. Peut être les premiers mois, parce qu’ils vont essayer de s’organiser pour qu’on soit pas dans le même problème si ça recommence. Mais en tous cas il va falloir envoyer pour sortir des avions…