S. travaille comme institutrice dans une école en région Occitanie.

L’entretien qui suit, réalisé avec une institutrice, nous permet de comprendre l’actualité de l’enseignement à travers une double fenêtre d’observation : celle de la continuité pédagogique 2.0 et celle de la dimension sacrificielle (via l’appel au volontariat pour les enfants des « personnels indispensables »)… Que nous regardions par l’une ou l’autre de ces lucarnes, les mêmes horizons s’y dessinent : renforcement de la reproduction de classe dans l’enseignement public et sacralisation du travail gratuit au titre du sacrifice pour la nation. Cet entretien nous permet aussi de facilement envisager le futur en termes de dispositif de contrôle des métiers de l’enseignement et ses métiers.

Voir aussi « Des interviews de travailleurs sous Covid : Pourquoi ? »

 

Le 04/04/2020

Quel taf fais-tu ?
 
Je suis enseignante dans le primaire, sur 2 classes (maternelle et CE2/CM1) pour un complément de temps partiel et la décharge de la direction. Je travaille donc sur une même école mais deux jours par semaine.
Quelle « pénibilité » dans ton travail ? (contraintes horaires, physiques,etc.) 
 
Actuellement pas trop. Quand on est à l’école on fait les mêmes horaires.
Il y a des pressions hiérarchiques ? 
 
Pas grand-chose. En fait ils sont surtout absents. Ils relaient les annonces ministérielles avec tout ce qu’elles ont de contradictoire, précipité.. Mais au bout du compte c’est nous qui organisons tout (en tout cas dans le primaire).
 
Par contre, il y a des retraits de salaire pour grève. Les jours de grève correspondent à des jours faits en décembre et janvier contre la loi sur les retraites. On s’attendait à ce qu’ils soient décomptés mais pas maintenant: le rectorat est fermé, nous on bosse (on nous remercie pour ça). Ils auraient pu faire une pause. Non seulement ce n’est pas le cas mais en plus ils tapent plus fort que d’habitude. On a eu plus de 4 jours enlevés par mois et avec beaucoup d’erreurs, comme pour moi.  Sur la fiche de paie, ils m’ont enlevé 2 jours où j’avais effectivement bossé.
Dans certains départements ils appliquent l’arrêt Omont ; celui qui dit que si on a fait grève le vendredi et le lundi, ils peuvent enlever du salaire aussi le samedi et dimanche. Idem pour le mercredi même si on ne travaille pas.
Les AESH (qui s’occupent des enfants handicapés) sont payé.es, mais à la fac les vacataires doivent noter leur travail pour être payé.es à la tâche.
 
 
Quels sont les changements liés à la situation de pandémie en ce qui concerne tes conditions de travail ? Comme le volontariat avec double boulot, pour les gosses de soignants en plus de ta classe ?
 
Je vais effectivement à l’école pour les enfants de soignants. Au début j’y allais deux jours par semaine, puis à la fin 3 jours par semaine.  A chaque fois on est 2 enseignantes pour 2 ou 4 enfants (on en a eu 6 maxi et il y en a j10 potentiellement.). Pour le midi et le soir elles sont 2 aussi (ATSEM et personnel de cantine).
On garde que des gamins de l’école.  On a appris le lundi 16 mars qu’on devait le faire et il y avait déjà deux enfants. Les personnels soignants l’avaient su dans le week-end, par l’ARS, mais nous, on nous avait pas prévenu.
L’administration a envoyé une fiche d’appel à volontaires pour les jours d’école, mais aussi les mercredi et week-end, les matins, soirs et nuits en précisant bien qu’on n’aurait aucune protection car on n’était pas prioritaires. Il y a 3 écoles à Albi, qui servent à accueillir les enfants. Certainement d’autres ailleurs. Nous on continue avec les enfants de notre école, c’est mieux pour tout le monde.
Après, par rapport à mes classes habituelles, pour moi ça va parce que je n’envoie du boulot que pour ma classe de CE2/CM1, que je n’ai qu’une journée par semaine. Et quand on est à l’école on a le travail envoyé par chaque maîtresse et on fait travailler les enfants une partie de la journée. Le reste du temps on fait des jeux.
Mais pour quelqu’un qui travaille habituellement toute la semaine, ça doit être plus lourd. Cela dit normalement si on assure la garde des enfants à l’école, on peut ne pas faire la « continuité » pédagogique.
 
 
C’est à dire que c’est sur la base du volontariat cette continuité pédagogique ?
 
Seulement si on participe à la garde d’enfants, enfin ce n’est pas très clair comme le reste.
 
Ce volontariat est-il motivé par des primes ?
 
Je suis payée comme d’habitude. Par contre rien n’est dit si on était amené à garder les enfants des soignants hors temps scolaire (midi, soir week-end)
 
L’introduction du télétravail dans l’école, qu’est ce que ça implique ?
 
La « continuité » pédagogique est un leurre. Il faudrait parler de rupture. On ne peut pas continuer là où on en était. Certaines familles n’ont pas accès à internet, ou n’ont qu’un ordi qu’il faut se partager. Et puis on apprend en relation avec d’autres, adultes et enfants.
Le lundi 16 mars l’équipe enseignante s’est retrouvée à l’école (on ne savait pas très bien si on devait y aller ou pas) et on a constaté que les outils numériques type CNED, et autres plateformes ne fonctionnaient pas, idem pour l’ENT (espace numérique de travail).
On a fait le choix sur l’école de créer une adresse mail par classe, et on envoie le boulot via cette adresse.
Chez nous c’est assez simple parce que toutes les familles sauf une (celle d’un enfant de petite section maternelle) ont accès à internet. Cela dit ça ne règle pas tout car il y a des enfants qui sont habituellement suivis par une AESH, donc à la maison c’est plus compliqué. Il y a des parents qui ont plusieurs enfants à aider, parfois d’âges très différents. Et tout ça en plus de leur boulot.
On essaie de rassurer les parents par rapport au travail car certains se culpabilisent de ne pas pouvoir tout faire.
En tout cas, partout en France c’est le même constat (parents, enseignants, élèves) l’école numérique ça ne marche pas. On est très loin des discours de Blanquer.
 
 
Existe-t-il des dispositifs de contrôle ou de suivi de ton travail ?
 
Pas de contrôle pour moi mais ailleurs je crois et surtout dans le 2d degré, il est demandé aux enseignants de montrer ce qu’ils font. je pense que l’utilisation de l’ENT (espace numérique de travail) dans le 2d degré doit servir à ça.  Bel outil de contrôle de toute façon.
Par contre, le DASEN (directeur académique anciennement inspecteur académique) pousse à ce que les enseignants (surtout dans le 2d degré) fassent dans l’innovation. Il a dit que les actions innovantes seraient valorisées, on ne sait pas comment. C’est à dire innover dans le travail via le numérique.
 
Et au niveau des risques de contamination, vous avez des moyens de protections (point d’eau, lieu de travail confiné, masques, gants, distance de sécu,niveau d’exposition…) ? Quelle est la communication qu’en fait votre hiérarchie ?
 
On n’a pas eu de protections données par notre hiérarchie (ils nous avaient prévenu…). On a ce qu’on a trouvé à l’école, quelques masques chirurgicaux (suite à une formation de secourisme l’année dernière). Pas de gel, mais on a de l’eau et du savon. On essaie de séparer les enfants, mais c’est dur avec les petits…
 
Il a fallu demander à la mairie de continuer à faire un peu de ménage, au moins les toilettes et la salle de classe qu’on utilise. Il y a aussi une ATSEM et 2 personnes de la cantine qui assurent les temps de midi et du soir, elles aussi volontaires (et payées).
En fait il y a eu beaucoup de volontaires et finalement moins d’enfants que prévu. A l’école on était 5, maintenant 4 et on tourne. On est 2 à chaque fois.
 
Ton sentiment « éthique » (de responsabilité) quant à la nécessité du taf ?
 
Le fait de garder ces enfants est nécessaire et les enseignant.es ont montré leur solidarité. Maintenant on devrait aussi garder les enfants des policiers, gendarmes, pompiers et personnels pénitentiaires. C’est très ciblé, on ne parle pas des caissières, éboueurs, postiers..
De plus, on l’a appris le lundi 30 mars et ça devait entrer en vigueur le lendemain. Tout est fait dans la précipitation et l’impréparation.
 
On a appris également que la Poste devrait pallier les manques de l’Éducation Nationale. Ça concerne les enfants qui n’ont pas accès à internet et par là on pourrait penser que ça part d’un bon sentiment. En fait Blanquer veut que les postiers et postières récupèrent le travail envoyé par les enseignant.es via une plateforme. Ensuite ils devraient imprimer, mettre sous pli, envoyer aux familles concernées puis récupérer le travail et le redonner aux enseignant.es. Non seulement ça représenterait une surcharge de travail mais en plus un risque accru de contamination, le virus restant sur le papier pendant 24h. Encore une fois le ministre annonce des choses sans prendre en compte la réalité du terrain…
 
 
Au niveau de la communication avec les collègues. Discussions ? Il y a des coordinations possibles ?
 
On communique essentiellement par mail, sauf quand on se voit à l’école. Ce qui est intéressant c’est que je les sens plus réceptives aux infos, aux textes politiques que je peux envoyer. Certaines prennent le temps de lire ce qu’elles ne faisaient pas avant.
Ce qui est aussi très bien c’est la relation avec les parents. On a reçu une lettre des représentants de parents d’élèves nous remerciant (l’ensemble des personnels) pour notre engagement, notre travail… ça fait chaud au cœur. Je crois que c’est l’ambiance générale entre les gens. On fait attention les uns aux autres.
 
A suivre…