E. soignante en pédopsychiatrie dans la région Occitanie

L’entretien qui suit a été mené auprès d’une soignante en pédopsychiatrie. Il nous a permis d’y comprendre, entre autres choses, les modalités de l’introduction du télétravail dans ce domaine, la dimension de contrôle que cela implique ou encore l’incompatibilité de cet outil au regard des particularités de ce travail. On y trouvera également des échos avec d’autres entretiens précédemment publiés, notamment autour de la dimension « sacrificielle », des interrogations autour du caractère « essentiel » ou pas, du service, et des questions plus pragmatiques comme ceux des congés imposés durant cette période de confinement.

 Pour relire le pourquoi de ces interviews, c’est ICI !

5 Avril 2020,

Est-ce que tu peux nous expliquer un peu ton boulot ?

Je suis soignante en pédopsychiatrie. C’est-à-dire que je bosse avec une équipe pluridisciplinaire (il y a un médecin à mi-temps, un psychologue, un éducateur spécialisé, une assistante sociale, un orthophoniste et une secrétaire).

J’ai des prises en charge individuelles et des prises en charge en groupe avec d’autres soignants. On a un temps dédié à une réunion de synthèse hebdomadaire. C’est là en gros qu’on peut partager et faire des retours sur nos suivis (notamment ceux avec lesquels on est le plus en difficulté) – bon ça se fait aussi énormément dans les temps informels entre nous – on parle ensemble aussi des enfants qu’on a vu une première fois tous et on partage nos premières impressions cliniques, les résultats des évaluations qu’on a menées etc. De là on voit si on les oriente sur d’autres structures plus adaptées (soin en libéral, ITEP, IME…)

Dans ce taf c’est aussi hyper important de faire du lien avec les partenaires extérieurs (autres soignants des enfants, avec les écoles, parfois les services de justice quand il y a des mesures de protection de l’enfance…)

Je développe un peu ces aspects parce qu’à la fois c’est mon taf à part entière, mais aussi pour dire que « ça tient » par la circulation de tous ces échanges informels, et que c’est bien ça, à mon avis, que le télétravail – dont je parlerai plus loin- risque de péter.

Quoi dire d’autre… Les enfants que l’on suit ont entre 2 ans et demi et 18 ans, parfois plus parce que c’est compliqué le passage, pour pas dire le basculement dans la psychiatrie adulte. C’est un peu trash pour beaucoup de ceux dont on s’occupe, et il y a peu de structures adaptées aux « jeunes », je veux dire aux jeunes adultes.

Tu as quel type de contrat ?

Moi j’ai des CDD de 6 mois qui se renouvellent depuis 2 ans. C’est un peu comme ça là où je travaille : on te fait enchaîner les CDD et puis un jour un poste de ta spécialité s’ouvre et alors tu dois candidater pour être titularisé (si tu as envie de l’être, ça te permet notamment de pouvoir bénéficier de primes et de « gravir » les échelons, donc de gagner au fur et à mesure plus).

Dans le métier que je fais on n’est jamais hyper hyper bien payé quand on travaille en structure, moi par exemple je touche 1500€ par mois pour 39h/semaine.

Est-ce qu’aujourd’hui en télétravail tu es contrainte de faire plus ?

Théoriquement, avec le télétravail, on n’est pas censés faire plus, mais bien les heures habituelles (quitte à avoir une souplesse dans l’emploi du temps, par exemple là les familles elles ont un rythme assez « décalé », si bien que c’est pas trop la peine d’appeler sur les temps de consult qu’on a le matin parce que globalement les gens dorment). La vérité c’est que c’est difficile de compter les heures et que s’instaure une grande porosité entre les temps de travail et les temps de non-travail. Sans compter les installations informatiques ultra chronophages. Donc pour répondre : non, on n’est pas formellement contraints de faire plus, mais oui, concrètement, on fait plus d’heures.

Quel type de « pénibilité » est associé à ton travail ?

Franchement on peut pas dire que ce soit un boulot horrible, surtout que l’équipe dans laquelle je suis fonctionne bien, il y a une bonne entente, un médecin (qui n’est pas du tout notre responsable hiérarchique mais qui pose le cadre de soin, les orientations théoriques, l’organisation des soins etc.) qui fait absolument confiance et nous laisse grosso modo les mains libres. Pareil on se retrouve tous à peu près sur ce qu’on entend par « soin psychique » et aussi sur le fait que le dispositif de soin (le lieu, le cadre, l’horaire, les différents soignants, leurs rôles, les représentations, les projections, etc…) fait partie du processus thérapeutique, et que c’est collectivement qu’il est donc nécessaire de le penser. C’est une orientation clinique et théorique qui est incompatible avec le fait d’être atomisé, et que le travail soit évalué, disséqué, sous-pesé purement indivduellement… Je précise ces choses parce que toute cette dimension collective et inquantifiable paraît clairement incompatible avec une extension du télétravail.

Tout ça pour dire que je suis plutôt privilégiée. Je suis sous l’autorité d’une cadre qui est très peu souvent sur place (une demi-journée par semaine et encore) et qui mine de rien ne nous fout pas trop la pression. En gros on est plutôt autonomes dans notre travail (et individuellement, et collectivement je veux dire). Moi je trouve que 39h semaine c’est beaucoup mais encore une fois par rapport à d’autres tafs c’est pas la misère.

Enfin la « pénibilité » elle est plutôt ancrée dans le taf en lui-même, c’est psychiquement épuisant de bosser avec, d’accompagner des enfants et leurs familles qui vont, comme qui dirait, pas au top (que ce soit la psychopathologie et/ou l’histoire familiale, le contexte socio-économique etc.) C’est super riche mais c’est quand même intense quoi.

Et au niveau de la pression hiérarchique ?

Comme je le disais, c’est pas archi-vénère mais il y a des fonctionnements macro-structurels qui nous sont imposés par le biais de la cadre. Et pour le coup à moins d’organiser une lutte on n’a pas moyen de s’y opposer. Je pense principalement à l’informatisation des dossiers des patients, mais aussi de nos actes – tout est tracé… Jusqu’aux notes perso qu’on prend parfois et que de toute façon on partage avec les collègues, mais qu’il est intéressant de conserver « en interne » quoi, comme mémoire. C’est absolument pas des trucs qui peuvent apparaître sur les dossiers partagés genre avec tous les soignants, même du somatique (parce que concrètement un peu tout le monde y a accès). A l’inverse parfois certaines des infos que l’on met sur ce logiciel, les personnes avec qui on travaille n’y ont pas accès. Bref c’est le bordel, c’est chronophage et c’est absolument absurde comme fonctionnement (et accessoirement ça flique notre activité). Mais je m’éloigne….

Concernant les changements liés à la situation de pandémie, est-ce que tu as subi des modifications de conditions de travail : activité en tant que telle, temps de travail, flexibilité horaire, évolution du contrat, télétravail, rapport aux RTT, rémunération ?

Alors du coup comme on travaille avec un public d’enfants on s’est doutés, dès le jeudi 12 mars (date de l’annonce de la fermeture des écoles et universités etc.) que notre activité allait être impactée. Le vendredi on a travaillé comme d’habitude. Bon on se serrait un peu moins la main mais c’est tout. En guise de matériel on n’avait que le gel hydroalcoolique accessible à l’entrée de chaque pièce et bureau, comme on a d’habitude. Le vendredi aprèm on a appris qu’on était tous convoqués le lundi qui suivait à un « séminaire de crise » et puis finalement dans le week-end on a appris que seuls les médecins y étaient conviés. Du coup ce que l’on a fait en attendant les nouvelles des grands chefs médecins et cadres c’est qu’on s’est organisés pour assurer une permanence de soin en anticipant le fait que les enfants ne viendraient pas. On s’est répartis les familles à appeler, régulièrement. En gros sur nos temps de prise en charge on les appelle quoi.

Bon après il y a eu ce que l’on connaît : le confinement officiel pour tout le monde le mardi.

Depuis donc, il y a quelques passages sur les lieux de travail (fermés au public) pour répondre au téléphone et passer les appels à tour de rôle, mais on n’est jamais plus de 2/3 et on se tient à distance.

L’une de nous a été arrêtée par son médecin pour au moins 15 jours, confinée chez elle, à partir du mardi, parce qu’elle présentait des symptômes très proches de ceux du Covid.

Et donc depuis comme je disais, je passe les détails, mais on travaille à distance, on fait les mêmes heures que d’habitude – en théorie – sauf qu’on n’a pas nos temps de bilans (des patients qui arrivent dans notre structure), ni les temps pour nous rendre dans les écoles, mais sinon ça occupe bien ce télétravail. Par ailleurs ça a été une merde pas possible pour installer tous les logiciels nécessaires. Ça nous a pris un temps fou. Et je dis en théorie parce qu’on est connectés en permanence avec l’équipe (on a des groupes sur les messageries) donc en vérité on est tout le temps au travail. Déjà que c’est un taf où des situations peuvent te prendre la tête quand tu quittes ton lieu de travail, le fait de pas avoir de lieu matérialisé où tu taffes et l’autre où tu coupes, c’est vraiment chaud.

Ce taf de lien avec les familles il nous est apparu comme essentiel dans un monde complètement fou et anxiogène. Autant te dire qu’il y a des familles, il leur en fallait déjà pas beaucoup pour virer dans la parano, ça a donné de l’eau au moulin et les appeler pour les soutenir c’est pas du luxe. Il y a des parents bien en difficulté avec leurs enfants, donc là tu rajoutes une promiscuité H24, les devoirs à assurer tous les jours… (et évidemment ils habitent rarement des pavillons avec jardin). Bref c’est chaud. Après si ça dure trop ça va devenir compliqué : maintenir le lien c’est une chose, avancer dans nos objectifs thérapeutiques, à distance, avec le décalage du son, sans se voir etc. Ça paraît pas envisageable à moins de ne pas considérer les dimensions psychique et relationnelle dans nos métiers et donc de penser que si on envoie quelques exercices à faire par mail, ça ira bien. Bref c’est pas là directement la question mais la vitesse à laquelle on s’est adaptés au soin 2.0 c’est flippant.

C’est d’autant plus flippant qu’on nous demande de tracer plus scrupuleusement encore ce que l’on fait. Il y a l’argument du médico-légal, mais le fait est que toutes nos activités sont par le même fait tracées et minutées. Tout se passe un peu comme si tout ce que l’on rechignait à mettre en place en termes de contrôle et de réduction de l’activité (je veux dire de l’activité payée) par les technologies, qui étaient donc déjà dans les tiroirs dans nos secteurs, là c’est passé crème au nom de l’urgence et de l’unité nationale, mais faudra pas s’étonner que ces mesures se pérennisent, dans le sens où elles permettent l’exploitation toujours plus rationalisée des travailleurs.

Il y a ça et les RTT. Pour les paies pour l’instant rien ne change. Mais pour les vacances, on a été obligés de les prendre comme prévu sur la période de confinement. Ça ça pue aussi. Parce que des vacances, chez toi, avec ton ordi et ton portable connectés au boulot merci bien, c’est compliqué d’appeler ça des vacances. On est quand même plus proche des conditions d’une peine de prison aménagée.

Et je me dis qu’au-dessus ils essaient de gratter, de gagner du temps, parce que la vérité c’est qu’ils ne savent pas combien de temps cette situation va durer mais ce qui est sûr c’est qu’économiquement et financièrement, ça va pas être l’abondance (pour les Etats et pour les employeurs de manière générale), et il y a fort à parier que ce seront les prolétaires qui en pâtiront de toute façon le plus, et le plus vite.

Enfin, en termes de protection et tout ça, les consignes pour les temps à venir, parce qu’il est pas exclu que des enfants, et notamment pour les situations d’urgence, viennent sur place, c’est de se tenir à un mètre et de mettre un masque (et l’enfant et le soignant).

C’est-à-dire que vous pourriez être amenés à gérer des situations pour lesquelles d’habitude, l’enfant part à l’hôpital ?

Oui… Enfin l’objectif c’est d’éviter de saturer les urgences somatiques – en faisant de la prévention ++ autour du Covid – et bien sûr psychiatriques. Donc oui on est amenés à avoir des situations d’hospit, plus que d’habitude en tout cas.

Y’a-t-il ou y’a-t-il eu des possibilités de lutte, grève ou droit de retrait ?

On échange avec les collègues mais c’est plus difficile sorti de notre petit service d’entrer en communication, on est assez atomisés. Et alors dans le contexte actuel laisse tomber, la priorité c’est le soin le soin le soin, contenir à tout prix, et c’est la même logique en psychiatrie et pédopsychiatrie : éviter les urgences, éviter la saturation des lits. Les infos que je trouve et les témoignages que j’ai pu glaner vont pas mal dans ce sens.

Donc chantage affectif et surtout auto-culpabilité : il est compliqué encore d’envisager un arrêt du travail dans ces conditions. 

S’il y a chantage, c’est qu’il y a quand même désir de stopper le travail ?
 
Je dirais pas stopper le travail, c’est pas aussi clair que ça, ou en tout cas c’est pas en ces termes là que ça se pose pour le moment (en pédospy du moins). Et quand je parle de chantage, c’est davantage tout un tas de choses intériorisées plus qu’un chantage explicitement formulé par une hiérarchie. Mais par contre il y a clairement de la frustration quant aux conditions d’exercice du boulot. Conditions qui sont acceptées au nom du front uni contre le virus.
 
Par contre moi je crois qu’il est important de réfléchir à 2 fois avant de dire amen à toutes les modalités d’exercice de nos activités parce que je pense que passée la « crise sanitaire », enfin le confinement quoi… En fait je sais même pas s’il va vraiment y avoir une fin aussi clairement marquée, un point final, mais quoiqu’il en soit disons quand ça ira mieux, que les services seront moins saturés et qu’on retournera sur les lieux de travail (et pour d’autres carrément retourner au travail) ce sera plus jamais comme avant, les technologies qu’on a mis en place là, il y a fort à parier qu’elles ne seront plus utilisées seulement qu’à ce titre d’exception… Et je me dis aussi, mais ça concerne plus les gens qui taffent dans le soin et les autres tafs de « première ligne » de manière générale, ils vont être séchés de s’être « sacrifiés » et a minima, ils vont attendre reconnaissance et contreparties…