P. travaille dans une entreprise de menuiserie-agencement en Occitanie

Voir aussi  « Pourquoi des interviews de travailleurs sous Covid ? » 

MAJ le 17/04/2020

Cet entretien réalisé avec un travailleur en CDD dans une TPE d’agencement spécialisée dans les cuisines nous permet d’identifier diverses pratiques patronales à l’œuvre. Plus spécifiquement on y entrevoit comment les patrons tournent et tenteront de tourner à leur avantage les mesures actuelles dîtes de « crise sanitaire ».

Premièrement on comprend comment la direction joue des différents statuts (types de contrat) entre les travailleurs, à la fois pour ajuster les coûts de main d’œuvre (via le licenciement massif des intérimaires par exemple) mais aussi à des fins de désolidarisation, c’est-à-dire en incitant les travailleurs « titulaires » à effectuer le travail de première surveillance (pour ne pas dire flicage) au sein de l’entreprise. A ce sujet voir aussi [lien vers itw airbus].

Cet entretien nous révèle aussi le caractère précurseur du secteur du BTP en matière de ligotage des possibilités de luttes collectives. Eldorado managérial, les conquistadors du secteur ont rapidement compris comment les mesures « au titre de la viabilité sanitaire » pouvaient leur être profitables à court comme à long terme : grâce à la mise en place au niveau national du « guide de bonnes pratiques » les patrons peuvent désormais rappeler les travailleurs sur les chantiers en se couvrant contre tout risque de droit de retrait et de responsabilité en cas de contamination. A ce stade les seuls recours légaux reposent alors sur les arrêts maladies… mais jusqu’à quand ? N’oublions pas que la réforme des indemnités maladies est dans les starting block depuis fin 2018 et que plus récemment, le 20 février dernier, Edouard Philippe a reçu le rapport des « experts » qui préconisent entre autres la généralisation des jours de carence non indemnisés ou encore le recours au télétravail lors de certains arrêts maladie[1]… en cela l’accélération de la mise en place des dispositifs de télétravail représente une vraie mine d’or pour la classe dirigeante.

La continuation de l’activité dans ce type d’entreprise permet néanmoins de se confronter directement à l’absurdité ou plutôt à l’intérêt premier du patronat : Pourquoi continuer à aller installer des frigos américains sur mesure chez des riches particuliers et y risquer sa vie ? Où se situe l’« indispensabilité » ? La « première ligne » n’est donc en réalité pas celle des secteurs dit « indispensables » mais bien celle du profit.

[1] https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/27441-Le-gouvernement-veut-favoriser-teletravail-place-arrets-maladie

 

Le 03 avril 2020,

Est-ce que tu peux nous dire dans quoi tu travailles ? Avec quel type de contrat ?

Je bosse dans une entreprise d’agencement. Ça consiste à fabriquer des placards, des étagères, des comptoirs, souvent des meubles type IKEA, mais sur mesure, et à aller les poser chez le client. Avant l’invention des panneaux synthétiques, on parlait de menuiserie. La où je suis, ils se sont spécialisés progressivement dans la fabrication de cuisines. C’est une boite « familiale », à ranger dans les « très petites entreprises ». Environ la moitié de l’effectif est en CDI, le reste en CDD – c’est mon cas – et intérim.


Quelle pénibilité rencontres-tu, quelles sont les contraintes horaires et physiques ?


Il n’y a pas vraiment d’horaires. Tu peux faire 45 heures une semaine, 55 la suivante, sans possibilité d’anticiper. En ce moment, avec la baisse d’activité, c’est 35. Le transport des panneaux et des meubles peut être assez physique. Chaque machine a ses dangers, mais toutes exposent globalement au bruit, à la poussière et au risque de mutilation. Quant aux solvants, colles et vernis, à mon avis, vaut mieux les respirer le moins possible.


Es tu confronté à la pression hiérarchique ?


La pression est diffuse. Les collègues titulaires ont intériorisé les exigences patronales. C’est d’eux que provient le premier flicage auquel tu te frottes. Sur la base de leurs « retours », le patron te serre la vis quand tu passes dans son bureau.


Quels sont les changements liés à la situation de pandémie que tu as pu
constater ?


Tout d’abord, une baisse générale de l’activité.

Suite aux annonces de la prise en charge par l’Etat des indemnités de chômage technique (13/03), puis du confinement (16/03), 90% de l’activité liée aux bâtiments et travaux publics (BTP) s’est retrouvée suspendue. Cela sur impulsion de trois syndicats patronaux, qui, relevant « l’incompatibilité du travail sur les chantiers avec le respect des conditions sanitaires strictes » ont demandé aux pouvoirs publics de décréter l’arrêt temporaire de tous les chantiers (17/03).

De ce fait, les livraisons en fournitures et matières premières ont été,
du jour au lendemain, quasiment interrompues. Les réunions de chantier ont été annulées en cascade. Parfois, il demeurait possible pour les entreprises d’envoyer les ouvriers
travailler, mais clients et prestataires ne voulaient plus se réunir pour faire état de l’avancement du chantier, coordonner les opérations, et tenir les réceptions de travaux à l’issue desquelles l’argent circule d’un compte à l’autre. La presse rapporte des cas pour lesquels l’accès des ouvriers au chantier a été refusé par les clients ou carrément empêché par les flics.

Depuis le début du confinement, la reprise est officiellement suspendue à la publication d’un guide de bonnes pratiques devant accompagner les entreprises dans la mise en place de mesures sanitaires. Ce que cette initiative néglige, c’est que l’activité des entreprises ne dépend pas que d’une mise en conformité sanitaire mais de leur rentabilité. Les patrons auront un argument d’autorité pour rappeler leurs salariés, encore faut-il que les approvisionnements et commandes de l’ensemble du secteur se rétablissent, et pour cela que toute l’économie reprenne.


Le patron qui m’emploie, lui, a décidé de ne pas fermer. Il a interrompu l’habituel renouvellement des intérimaires pour réduire les effectifs et passé le reste du personnel à 35 heures. Le dessinateur qui se chargeait avec lui des plans est parti en télétravail. A cela s’est ajouté le départ pour congé maladie de plusieurs collègues, pour cause de santé fragile ou pour avoir côtoyé des personnes atteintes. Avec les deux salariés restants, on a été chargés de finir de fabriquer la cuisine en
chantier et d’aller la poser.

Quelques mesures sanitaires ont été prises ?

On ne se serre pas la main, du gel et des gants sont à disposition. Mais ce que le respect des
consignes officielles vise à protéger, c’est surtout le patron face à l’exercice du droit de retrait des salariés, ou leur recours en cas de contamination. Car les fédérations ne se sont pas trompées en avançant que la plupart des activités du bâtiment sont incompatibles avec les « gestes barrières ». On se passe les outils, on partage les machines : travailler en atelier ou sur un chantier, c’est être plusieurs à toucher un nombre incalculable de fois les mêmes surfaces qu’il est impossible de désinfecter constamment. C’est être les uns sur les autres dans le camion, en salle de pause, et chaque fois qu’il faut se donner un coup de main.

On arrive alors vite à se dire, comme à la maison, que si l’un d’entre nous est porteur sain du virus, tout le monde l’attrape.


Quelle est l’ambiance générale ? Quelles sont les possibilités de lutte ?

Les collègues, d’ordinaire plutôt forcenés, n’ont visiblement plus autant la tête au boulot. Le caractère « non essentiel » de ce que l’on fabrique saute aux yeux. Monter la niche d’un frigo américain pour un riche particulier apparaît forcément très décalé par rapport aux enjeux du moment.
Chez certains, une peur, alimentée par l’entourage, par les chaines d’information, celle de propager la maladie, de la ramener chez soi, se mêle à un sentiment d’injustice, celui de devoir travailler alors que d’autres sont au chômage. Un antagonisme surgit : le patron veut continuer, nous on pense qu’il faut arrêter. Pour autant, le retrait, en ce qu’il amorce un conflit ouvert, n’est pas envisagé. Pour se soustraire au travail, il n’y a alors que l’arrêt maladie. D’autres s’en foutent un peu, ne voient de toute façon pas grand monde en dehors du boulot, et préfèrent casser une dose supplémentaire de sucre sur les fainéants. Si la situation récente fait bouger les lignes, les relations d’adhésion au travail et de connivence avec la hiérarchie sont à peine bousculées. Mais les choses évoluent si vite…

Et est-ce que dans ton taf t’as moyen d’être en lien, de prendre la température sur d’autres chantiers ou dans d’autres boîtes ?

J’ai quelques échos. Aujourd’hui, après trois semaines de confinement, deux cas de figures se présentent. Soit les boites ré-ouvrent en pensant ne pas tourner à vide. Elles profitent de la parution du guide officiel de préconisations sanitaires pour rappeler leurs salariés. Ces derniers peuvent être amenés à signer des documents qui leur font constater la mise en conformité sanitaire, déchargeant de manière plus ou moins assumée l’employeur de toute responsabilité face au risque persistant. Sinon, pour la plupart, c’est encore chômage technique, chômage tout court, ou… rien du tout, pour ceux qui n’ont pas de droits en cours !