E. travaille à la mise en rayon dans un hypermarché

le 1er avril 2020

Voir aussi  « Pourquoi des interviews de travailleurs sous Covid ? » 

LE TAF

Est- ce que tu peux nous dire dans quoi tu travailles ? En gros quelles sont les tâches que tu effectues, ton secteur d’activité, quel est ton type de contrat, depuis combien de temps tu exerces ce boulot, etc.

Je travaille dans la grande distribution pour l’enseigne Carrefour, en Occitanie. On est un hypermarché de petite taille, actuellement nous sommes environ 300 employés, en comptant les cadres. Je travaille dans ce magasin depuis 2000. Et je travaille au rayon fruits et légumes, à la mise en place des fruits et légumes et après à assister à la vente. Donc le matin, on commence de bonne heure, à 4h pour la mise en place, jusqu’à 8h. Après on fait les changements de prix, et ont entretient le rayon. Le type de contrat est un CDI, comme souvent dans la grande distribution, mais en premier on commence toujours par plusieurs CDD, qui se renouvellent pendant 1an, 1 an et demi, voire plus parfois.

Est-ce que tu considères que ton travail est pénible ou non ? Et si oui, quelle est la pénibilité ?

Notre travail est pénible, en partie, surtout par des mouvements répétitifs et le port de charges lourdes, sur un temps donné court. Et il y a des jours où c’est moins pénible, ça dépend des arrivages et de l’affluence du public. Une autre partie qui est pénible, c’est que depuis plusieurs années on est en sous-effectifs. Petit à petit, ils suppriment les postes, donc on doit compenser, et ils essayent de nous faire speeder, de mettre des sous-chefs pour pouvoir pousser plus les employés à accélérer la cadence.

Et justement en ce qui concerne les pressions hiérarchiques, est-ce qu’elles existent et de quelle nature elles sont ?

Oui, il y a des pressions hiérarchiques, souvent c’est par l’intermédiaire des caméras de surveillance, ou par la multiplication d’adjoints ou sous-chefs de plusieurs niveaux. Où celui qui est le plus important va mettre la pression à celui « au-dessous », qui mettra la pression à son tour et ainsi de suite. Ce qui retombe sur les employés de base.

Par les caméras, on surveille nos activités. Comme si on pointait pour d’autres, ou si on va au comité d’entreprise sans pointer, etc.

LES CHANGEMENTS LIÉS À LA PANDÉMIE

Pour ce qui concerne tes conditions de travail, est-ce qu’il y a eu des changements qui ont été apportés depuis l’annonce des mesures de confinement ?

Sur la première semaine, dans notre magasin, il y a eu un changement pour les personnels hors caisses. Ils nous ont fait commencer à 3h, pour qu’on ait moins de contact avec le public et partir plus tôt. Et au bout d’une semaine, ça s’est arrêté ça faisait dépasser le budget des frais de personnels d’après le directeur. Pour lui, vu que l’activité économique avait baissé, ce n’était plus assez rentable de travailler dans ces conditions et on est revenus aux heures habituelles de mise en rayon.

Il y a eu un autre changement, c’est que beaucoup d’employés au niveau des caisses, ont dû s’arrêter pour garder les enfants, etc. Donc on se retrouve en sous-effectifs. Pour compenser dans les rayons, le directeur fait fermer des rayons pendant l’ouverture du magasin (produits frais, épicerie, produits libre-service), pour réalimenter au fur et à mesure de la journée, en ayant le moins de contacts possible avec les clients. Ce qui provoque la colère des gens, car parfois ils doivent attendre entre 30 à 60 minutes pour acheter des yaourts ou des pâtes, alors que déjà avant d’entrer dans le magasin ils ont fait la queue depuis un moment, et ça se retourne contre les employés, qui essaient d’expliquer le pourquoi. Faut savoir que certains jours, les gens commencent à attendre dès 7h alors qu’on ouvre qu’à 8h30 !

Et au niveau de la prévention des risques, ça s’est fait petit à petit, sur ces 2-3 semaines de confinement, mais très doucement.

Donc il y a des risques de contaminations, du coup, est-ce que tes employeurs ont fait quelque chose pour répondre à ces risques. Est-ce qu’en dehors des employeurs, il y a eu des initiatives des salariés, qu’elles soient individuelles ou collectives ? Et est-ce que tout ça est satisfaisant ?

La mise en place a été très lente. La première semaine, on nous a mis à disposition uniquement des gants qu’une partie d’entre nous utilisait déjà. Le jeudi, les cadres ont eu du gel hydroalcoolique, qui a été donné le samedi à l’ensemble du service caisse, et le mardi d’après l’ensemble du magasin. Le lundi de la deuxième semaine, ils ont installé du plexiglas au niveau des caisses, pour que les caissières aient un minimum de protection. Depuis vendredi dernier, ils leur ont bricolé des casquettes avec du plexiglas ; des masques avaient été donnés, en petites quantités, par petites périodes, à certaines personnes, notamment à des caisses ou au personnel de sécurité. Et depuis mardi [31.03], enfin, des masques chirurgicaux pour protéger le personnel ont été mis à disposition (2 masques par jour et par personne). La direction de carrefour a avancé que si elle ne l’avait pas fait avant, c’était parce que l’État bloquait les commandes de masques jusqu’au vendredi [20.03].

Il y a eu aussi la mise en place d’une distance de 1m entre les clients et les salariés, que les clients respectaient plus ou moins, et l’entrée de pas plus de 100 personnes dans le magasin pour éviter un effet de foule.

Ces mesures de sécurité sont venues petit à petit, au fur et à mesure que l’État a décidé de renforcer les mesures de prévention.

Sinon au niveau collectif, par l’intermédiaire d’une personne, j’ai pu donner quelques masques aux caissières, une dizaine. Ou sinon le chef de la sécurité a fait faire des masques à sa femme et à ses amis, pour donner aux caissières et à part ça, il n’y a eu aucune mesure au niveau collectif dans le magasin, il n’y a rien eu vraiment de fait. C’est chacun qui a évité d’être en contact avec d’autres. Ça été plutôt l’individualisme forcené qui s’est développé, sauf au niveau des caisses.

Et il y a eu des salariés qui sont tombés malades ?

Actuellement, il y a eu environ 7 personnes qui ont été contaminées de manière certifiée, dont une personne qui a été en réanimation. Cette personne n’a pas été contaminée directement dans le magasin, mais par l’intermédiaire de sa femme qui gardait des enfants d’infirmières ou d’aides-soignants qui a été contaminée. Contrairement à ce qu’elle a annoncé au début, la direction elle n’a jamais communiqué sur les cas de contamination. Au début ils ont dit qu’il n’y avait aucun cas… et c’est en discutant avec d’autres salariés qu’on a pris connaissance de ça.

Et ces gens quand ils ont été diagnostiqués, ils se sont arrêtés de travailler ?

Oui, quand les symptômes sont apparus.

L’AMBIANCE

Est-ce que tu penses que ton travail est utile ? De manière générale et dans le cadre de la pandémie ?

Disons que c’est utile pour que les gens fassent leurs courses au niveau alimentaire, mais ce n’est pas forcément la bonne structure. Des structures plus petites auraient été plus adéquates, que des grandes structures comme des hypermarchés qui brassent énormément de monde, ça aurait été mieux pour réduire les risques.

L’ambiance en général, au niveau du travail, dans le magasin, au niveau des équipes et tout… alors là ça s’est complètement renfermé, c’est devenu un peu chacun pour soi. Ça s’est beaucoup individualisé, et peu pensent collectif. Les actions des syndicats et notamment de la CFDT dans notre magasin n’ont pas apporté grand-chose. Ils n’ont pas aidé à ce que la situation s’améliore.

Et du coup, il y a eu des conflits soit avec les managers, soit avec les patrons ? Depuis le début de la pandémie, ou même avant ? Et si oui quelle forme ces conflits peuvent prendre ?

Il y a eu des débuts de conflits, avant la pandémie, notamment au niveau du nombre de personnels. On était déjà en sous-effectif. Pour des soucis d’économie, au niveau national, il a été décidé de restreindre tout ce qui est CDD ou intérim. Depuis janvier, ils avaient cassé tout ce qui était CDD, sauf s’ils n’avaient pas le choix et qu’ils devaient y faire appel, surtout aux intérimaires. Dans plusieurs rayons, notamment l’épicerie ou liquide (bière, eau etc…), ou la parfumerie, ça avait commencé à débrayer.

Depuis la pandémie, tout ça s’est calmé, les gens pensent plutôt à leur sécurité. Et vu que le magasin n’est pas forcément au top au niveau financier, les salariés ne veulent pas creuser encore plus le problème.

Et il y a un début de conflit la semaine dernière, quand plusieurs délégués sont revenus après l’annonce du PDG que les employés auraient une prime de 1000 euros. Plusieurs délégués sont revenus dans le magasin et ils ont dit que peut-être il y aurait des actions, car il faudrait que les primes aillent à tout le monde, même ceux qui ne sont pas là. Et beaucoup d’employés n’étaient pas forcément d’accord, suite à ça, ils ont laissé tomber cette idée…

C’est-à-dire ?

Il y aura des primes que pour les salariés qui ont été présents pendant la crise.

Et sinon il y avait un autre conflit qui était en cours, mais que le syndicat a pour l’instant lâché…C’est l’ouverture du dimanche matin. Parce que la direction avait menacé que s’ils n’obtenaient pas l’ouverture le dimanche matin, il y aurait de grandes chances que l’hypermarché soit sur la liste des locations-gérances en 2021 (c’est un contrat entre l’entreprise propriétaire, qui confie la gestion à un gérant en contrepartie d’une redevance, ce qui signifie pour le travailleur que l’accord d’entreprise ne tient plus, comme la qualification, la prime vacances, le 13eme mois, l’ancienneté, etc…). Donc le syndicat a retourné sa veste, au début ils étaient contre l’ouverture du dimanche matin, et maintenant ils sont pour. Et la semaine dernière il devait y avoir un vote, mais ç’a été suspendu, et ça sera de nouveau d’actualité à la fin de la crise du confinement.