P. travaille comme Assistant d’Education (AED) en Collège en région Occitanie

Voir aussi « Pourquoi des interviews de travailleurs sous Covid »

Le 28/03/2020,

Les expériences retranscrites ici nous donnent à voir des situations singulières dans le secteur large du « médico-social ». Nous avons pu trouver entre les différents entretiens quelques résonances :

– des équipes de direction prises au dépourvu, qui appliquent la technique du « sauve qui peut » tout en envoyant en première ligne les travailleurs considérés comme « moins qualifiés »… Et nous savons bien que les décisions prises dans l’urgence et la panique sont et seront lourdes de conséquences pour les travailleurs (que ce soit pendant la durée du confinement ou même très probablement après, nous pensons ici notamment à la généralisation du télétravail).

– la difficulté de créer un véritable rapport de force dans un contexte où le chantage affectif et la dimension sacrificielle inhérente à ces professions – et sans aucun doute à la grande vulnérabilité des personnes accueillies – sont, à ce stade de la crise tout le moins, encore très efficace sur les travailleurs de ces secteurs.

De là découlent alors à la fois un sentiment d’impuissance de quelques individus souvent isolés souhaitant résister à la situation mais aussi des premières initiatives de solidarité et de luttes de travailleurs qui émergent ici et là. Ce sont ces éléments que nous souhaitons partager largement car nous pensons que la liaison entre les personnes et collectifs derrière ces récits constitue la première arme de notre autodéfense.

 

Est- ce que tu peux nous dire dans quoi tu travailles ?

Je suis Assistant d’éducation (AED) dans un collège de Narbonne (« pion »). Je travaille 40h hebdo, la moitié du temps dans une classe avec des élèves en difficulté et l’autre moitié au service de la Vie Scolaire.

Avec quel type de contrat ?

Je suis en CDD (plein temps) d’un an, renouvelable pendant 6 ans.

Quelle « pénibilité » rencontres-tu dans ce travail ? (Contraintes horaires, physiques…)

La principale pénibilité réside dans le volume horaire, 40h/hebdo, pour 1220 euros net. En fait, c’est un 35h annualisé, ramené sur 39 semaines. Concrètement on est présent du lundi matin au vendredi 17h30. Les contrats qui existaient avant ce contrat AED préssurisaient beaucoup
moins les pions. Jusqu’en 2003, les MI-SE (= Maîtres d’Internat – Surveillant d’Externat), le nom est pas terrible [rire], travaillaient 28h/ hebdo à plein temps, pour le même SMIC que nous.

Sinon, ce qui peut rendre le taf épuisant, c’est les effectifs à flux tendus. Y’a pas de marge, pour souffler, et en collège on va dire assez peu de temps morts. En tous cas, le travail est organisé de telle sorte qu’il y en ait le moins possible.

Est-ce que tu as une idée de l’évolution du rapport nombre d’AED par élève ces dernières années par exemple ? J’imagine aussi que les recours aux systèmes informatiques (type Pronote) ont aussi grandement participé à la disparition du nombre de postes ?

Non, mais ce sont des données qui doivent exister. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas d’augmentation de « moyens » dans l’éducation. Les temps ne sont pas du tout à la création de postes supplémentaires. En tous cas il n’existe pas de règles disant qu’il faut tant d’AED par
élèves. Et la plupart du temps le nombre d’élèves augmente, mais le nombre d’AED reste le même.

Concernant Pronote, encore une fois je n’ai pas de chiffres pour attester ce que tu dis. Mais ça semble évident, en plus d’être outil de flicage (des élèves comme des personnels) pratique pour
l’administration, Pronote permet de vérifier les absences d’élèves directement depuis le bureau, sans avoir à se déplacer. Un gain de temps sur lequel s’appuie l’employeur pour optimiser les effectifs. Ce qui se traduit aussi mécaniquement par une augmentation de la part de simple
surveillance dans les missions des AED (surtout en collège) au détriment d’un accompagnement pédagogique et éducatif demandant plus de disponibilité. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, mais ce sera peut-être l’objet d’une autre discussion.

Es-tu confronté à la pression hiérarchique ?

La pression hiérarchique dans mon cas, elle est vraiment très très relative. Mais je sais que dans d’autres bahuts les situations sont beaucoup plus tendues avec les chefs. Je peux parler par contre d’une pression inhérente à notre statut, c’est celle qui pèse sur l’éventuelle reconduction chaque année de ton contrat. Pas mal d’Assistants d’Education avec qui je discute ont intégré le fait d’être temporaire et parfaitement remplaçables aux yeux de la hiérarchie. Certains ont reçu des menaces explicites de non-reconduction de contrat de la part des chefs. Mais les situations varient selon les établissements. Car les recrutements d’Assistants d’Education ne passent plus par le Rectorat, mais directement par les chefs d’établissement, ce qui leur donne finalement beaucoup de pouvoir sur les plus précaires et engendre de la peur. C’est aussi une des raisons du manque de contestation au sein des Vie Scolaire.

Quels sont les changements liés à la situation de pandémie que tu as pu constater ?

Comme beaucoup de monde dans l’Education Nationale, la situation est restée floue jusqu’au dimanche 15 au soir où la cheffe d’établissement nous a demandé de rester chez nous, alors qu’initialement on nous demandait encore de nous rendre au travail sur nos horaires habituels,
malgré la fermeture du collège aux élèves. On nous a demandé de rester disponible par téléphone car on pourrait avoir besoin de nous. Dans certains établissements du département, certains AED ont dû assurer une permanence tournante dans l’établissement.

Après il y a toute l’histoire autour de l’accueil des enfants de personnels soignants. A la base, il y a eu un appel au volontariat. L’appel au volontariat a été fait avant de savoir si y avait d’éventuels besoins, certainement pour orienter les familles de soignants qui en ont besoin vers les bahuts où y a des volontaires qui se sont faits connaître. A titre perso, je ne me suis pas porté volontaire tout de suite. Je le serai sans aucun doute s’il y a vraiment des besoins, et si le matériel de protection est disponible. Mais au moment où on nous demande si on est volontaire, nous n’avons aucune de ces infos. Donc, dans un premier temps je ne l’ai pas fait car je sentais un peu la douille venir, et j’avais envie de résister à la tentation que pouvaient avoir certains chefs d’envoyer les plus précaires en première ligne parce qu’ils n’oseraient pas refuser. Notre chance dans notre secteur avec cette histoire de volontariat, c’est qu’on n’est pas obligé. Même si après intervient une part de pression psychologique, toujours sur une éventuelle non-reconduction de contrat, qui sait, pour ne pas avoir rendu service à la nation [rire].

Concrètement, la période de confinement n’a rien fait évoluer dans notre contrat, ni sur nos salaires qui, dans notre cas, ont été versés en avance aux alentours du 20 mars, probablement pour anticiper une fermeture partielle du centre payeur qui est dans un autre établissement de la ville. Mais dans d’autres académies je ne sais pas comment ça s’est passé au niveau des paies. Si les bahuts ne réouvrent pas au mois d’avril (ce qui semble très probable) je pense qu’il faudra être très vigilants sur les versements de nos paies. On n’est à l’abri de rien : retard, problème technique etc.

Comme il n’y a pas d’enfants de soignants à accueillir dans le bahut où je bosse, on nous a quand même demandé d’effectuer du télétravail et d’appeler des parents. Bon, là personne n’a trop broncher. Si je voulais faire mon syndicaliste à la petite semaine j’aurais dit que c’est abusé de nous faire appeler les parents d’élève avec nos téléphones perso, mais j’ai pas eu l’énergie. Je me suis juste dis, et le collègue qui n’a pas de forfait illimité, comment il fait ? Quand tu dois passer une soixantaine d’appels, ça peut chiffrer. Qu’est-ce qui est prévu dans ces cas-là en termes de dédommagement, j’en sais rien. C’est peut-être des choses qui peuvent paraître dérisoires comme ça, mais ça illustre que le flou en période d’état d’urgence sanitaire concernant nos conditions de travail, n’est pas en notre faveur. Et puis si on a quelque chose à dire à la hiérarchie on est seul avec notre téléphone, pas de collègue pour t’épauler au cas où. Confiné c’est plus compliqué de résister je trouve. Mais pas impossible.

Du coup tu dois encore garder en tête que tu vas peut-être être amené à bosser avec des enfants de personnels soignants, quels aménagements de ton travail (horaires, rémunération, protection etc.) cela suppose-t ‘il selon toi ?

Pour l’instant, le temps que ça se mette en place peut-être, il n’y en a pas dans mon bahut. Après, en bossant au contact d’enfants de personnels soignants, il faut pas se leurrer, c’est pas anodin en terme de « risque de contamination ». Mais je pars du principe si je dois aller travailler dans ces conditions que c’est à l’employeur de garantir la protection nécessaire. Mais dans l’absolu, vu la galère rencontrée par les personnels soignants dans la crise actuelle, si ça peut les soulager de savoir qu’il y a des gens qui s’occupent de leurs gosses en journée, pourquoi pas. Mais bon faire reposer ça sûr les personnels de l’Education ça va ouvrir d’autres questions. Des soignants y en a qui bossent tous les jours de la semaine, parfois la nuit. C’est pas des horaires scolaires. Donc ils vont faire quoi ? Elargir les plages d’ouverture des établissements scolaires à la nuit et aux week-ends ?

Est-ce que tu penses que ton travail peut être considéré comme de première nécessité pour gérer la crise sanitaire ?

J’ai déjà un peu répondu, la seule nécessité difficilement discutable c’est l’accueil d’enfants de personnels soignants, ultra sollicités pour s’occuper des nombreux malades du Covid. Parmi les infirmières ou aides-soignantes qui sont mères de famille, parfois isolées, nul doute qui y a un besoin d’appui pour leurs enfants. Si les besoins sont là, je n’ai pas de raisons particulières de refuser. Même si je préférerai à titre personnel que des structures d’entraide de
classe se mettent sur pied pour s’occuper de ça plutôt que de passer par l’institution scolaire. Mais bon… On est tous pris de court.

Sinon à part ça, non les bahuts n’ont pas d’autres intérêts dans la gestion de la crise sanitaire. Le Ministre Blanquer a mis une grosse disquette à tout le monde en imposant la « continuité pédagogique » mais je ne vois vraiment pas en quoi c’est indispensable dans la période actuelle. Entre les gamins qui n’ont pas d’accès internet, ceux qui galèrent à travailler solo etc. à part la « continuité du creusement des inégalités » je ne vois pas ce que ça apporte. Après garder un lien avec les élèves c’est important, mais c’est pas obligé de passer par des devoirs à faire. Malheureusement, le télétravail a beaucoup de succès chez les profs…

Quelle est globalement l’ambiance générale au boulot ? Avec tes collègues ? Avec les patrons ?

J’ai un peu répondu à tout ça. Avec la pression psychologique, la culpabilité, le sentiment de devoir ne pas laisser les soignants en galère avec leurs gamins. Mais tout ça est contrebalancé par le mépris quotidien de l’éducation nationale pour les précaires, qui se situent généralement juste au-dessus des élèves dans la hiérarchie des établissements. Mais comme on est tous confinés, pas vraiment d’ambiance de taf, et en cas de conflit avec la hiérarchie (ce qui n’est pas arrivé encore depuis le début du confinement) ça risque d’être délicat à gérer.

Quelles sont tes/ vos possibilités de lutte ?

Les possibilités de lutte sont limitées par le confinement. La possibilité de droit de retrait on l’a, mais comme pour l’instant la situation fait qu’on est confiné on en a pas trop besoin d’y recourir. Idem pour la grève qui en dernier recours, reste la meilleure solution collective.

Par rapport au « volontariat » dont tu parlais et de l’accueil des enfants de personnels soignants, est-ce que tu connais des personnes qui ont accepté ou qui bossent en ce moment dans des bahuts encore ouverts pour ces enfants ? Si oui qu’est-ce que tu sais de leurs conditions de travail actuelles ?

Alors les situations varient. De ce que j’ai compris, il y a certains établissements où il n’a pas vraiment été laissé le choix aux AED, qui bossent en sorte d’activité réduite,
quelques heures par semaine. Il y a d’autres où il a été demandé aux AED de rester chez eux jusqu’à ce qu’on les rappelle, sans pour l’instant qu’ils n’aient la moindre nouvelle depuis deux semaines. Et bien sûr, il y a des collègues qui se sont portés volontaires dès le début. Je ne sais pas exactement comment ça se passe actuellement dans les établissements ouverts, si les besoins en matériel de protection sont satisfaits etc.

Je pense qu’on est encore dans la période où toute cette logistique est en train de se mettre en place et qu’il n’est pas du tout impossible que dans les prochains jours les choses évoluent. Par exemple que l’accueil des élèves soit élargi aux enfants de tous ceux qui sont obligés de bosser, ou contraints, ce qui rendrait caduque le motif de « garde d’enfants » pour les salariés absents au travail depuis la fermeture des établissements scolaires. Je pense aussi que le gouvernement est tout à fait capable de faire sauter cette histoire de volontariat. Bon j’ai pas envie de leur donner des idées non plus [rire].

Voici donc de nouvelles perspectives de lutte…. A suivre…