Etre en première ligne à l’hôpital 2/2: synthèse

Voir aussi « Pourquoi des interviews de travailleurs sous Covid ?« 

Les expériences retranscrites ici nous donnent à voir des situations singulières dans le secteur large du « médico-social ». Nous avons pu trouver entre les différents entretiens quelques résonances :

– des équipes de direction prises au dépourvu, qui appliquent la technique du « sauve qui peut » tout en envoyant en première ligne les travailleurs considérés comme « moins qualifiés »… Et nous savons bien que les décisions prises dans l’urgence et la panique sont et seront lourdes de conséquences pour les travailleurs (que ce soit pendant la durée du confinement ou même très probablement après, nous pensons ici notamment à la généralisation du télétravail).

– la difficulté de créer un véritable rapport de force dans un contexte où le chantage affectif et la dimension sacrificielle inhérente à ces professions – et sans aucun doute à la grande vulnérabilité des personnes accueillies – sont, à ce stade de la crise tout le moins, encore très efficace sur les travailleurs de ces secteurs.

De là découlent alors à la fois un sentiment d’impuissance de quelques individus souvent isolés souhaitant résister à la situation mais aussi des premières initiatives de solidarité et de luttes de travailleurs qui émergent ici et là. Ce sont ces éléments que nous souhaitons partager largement car nous pensons que la liaison entre les personnes et collectifs derrière ces récits constitue la première arme de notre autodéfense.

Mars 2020

Dans le cadre de la crise COVID, cet écrit se propose de témoigner d’une expérience de vie au sein de l’hôpital. Si les conditions d’exercices de nos métiers évoluent beaucoup au jour le jour, il y a toutefois des lignes de forces qui méritent d’être soulignées, en ce qu’elles éclairent les effets du capitalisme et de l’exploitation de classe sur les métiers du soin.

Petite précision : l’hôpital dont il est question n’est pas un hôpital repéré COVID, nous ne devrions donc pas être appelés à recevoir énormément de patients COVID, mais plutôt à accueillir les patients non COVID des autres services (toutefois en l’absence de test, cela reste assez hypothétique).

La lutte de classe à l’hôpital

Ce que je retiens pour commencer, c’est l’actualité (toujours) d’une lecture en termes de lutte de classe. L’hôpital est un lieu où s’exerce les diktats de la hiérarchie bourgeoise. Il y a d’abord la direction de l’hôpital, puis les médecins et enfin les soignants et le personnel d’entretien.

Le droit à la parole suit cette même hiérarchie et ceci est d’autant plus visible dans une situation dite de « crises ». Alors que les aides-soignant(e)s et infirmièr(e)s sont très souvent les mieux placé(e)s pour témoigner des difficultés et besoins du terrain, leur parole est désavouée dans toutes les réunions que nous menons pendant la période COVID. Dès qu’ils ou elles posent des questions concrètes, la direction balaie la question (à laquelle ils n’ont probablement pas de réponse) pour la renvoyer dans le registre de la petite angoisse personnelle : « vous avez juste peur de l’inconnu » ; « ça c’est juste la manifestation de votre angoisse », etc. A croire donc, que l’absence de parcours et de protocole de soin en cette période particulière n’est que l’affaire d’une angoisse personnelle et non pas quelque chose à laquelle nous devons réfléchir et nous préparer, alors que nous avons la chance de disposer d’un temps de latence – n’étant pas un hôpital repéré COVID.

Au-delà de ce refus de la parole du soignant (et parfois de sa disqualification), il s’organise également un contrôle de l’information. L’information est segmentée et diffusée d’abord dans hautes sphères (direction et médecin) avant d’être transformée et diffusée avec parcimonie dans les autres corps de métiers – sous l’argument massue avancée par la directrice des soins : « les équipes n’ont pas besoin de savoir tous les détails, il faut leur donner du positif »…

La lutte de classe se joue également au niveau des conditions matérielles d’existences puisqu’en l’absence de protections par exemple, il revient au personnel de laver ses vêtements de ville (utilisés au travail). Ceux qui ont une machine à laver sont donc moins mis plus en difficulté. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

Enfin la décision du télétravail est parfois choisie mais parfois aussi imposée par la direction, ayant désormais de plus en plus de pouvoir à cause des décrets imposés par le gouvernement qui ne visent qu’une chose : donner au patronat la possibilité d’exploiter encore plus aisément les travailleurs.

La lutte de classe concerne également les patients bien entendu, puisque les populations les plus précarisées par le capitalisme, ne disposant pas d’habitation et/ou de revenu pour vivres, sont aujourd’hui dans une situation complexe au moment où beaucoup d’associations et structures d’accueils ont été fermées. Pour notre hôpital c’est le centre de délivrance des traitements de substitution qui risque de fermer pendant cette période (cela est en discussion), laissant les patients en difficulté avec leur traitement (et l’accès au soin, puisque le médecin de la structure ne pourra plus les recevoir comme il le fait habituellement). Pour l’heure ce sont déjà les consultations psy’ et assistante sociale qui ont été fermées, faute d’avoir des locaux pouvant accueillir les patients sans risque de contamination.

L’absence d’organisation

Autre trait frappant, c’est l’absence d’organisation de la direction dans ce temps de crise. Alors que nous avons la chance de disposer d’un laps de temps précieux pour organiser la prise en charge des patients, la direction ne semble pas vouloir l’entendre. À ce jour nous ne disposons donc toujours pas de protocole de soin et de parcours de soin pour la situation COVID.

Alors que plusieurs soignants font remonter que le CHU ne pourra pas tout absorber et que nous recevrons très probablement des cas COVID, la direction ne fera que répondre : « oui on en aura », sans se soucier visiblement du personnel qui devra improviser le moment venu.

Il faut savoir que la direction a eu à cœur de s’entourer d’amis proches, solidarité de la classe bourgeoise qui lui permet de s’appuyer donc sur une équipe qui ne le contredira pas. Cette équipe n’hésite pas à exprimer son mépris vis à vis des travailleurs, tout en se dédouanant de son propre travail. Deux exemples assez parlants : la directrice des soins après 1 an de poste qui ne sait toujours pas où se trouve l’hôpital de jour ; Cette même directrice qui veut installer un barnum de tri des patients à l’entrée alors que c’est par là que passent les ambulances. En plus de mépriser le personnel, la classe bourgeoise met donc les soignants en difficulté et en retard du fait de son incompétence

La disparition programmée de l’hôpital public

Enfin nous n’étonnerons personne en disant que l’hôpital souffre depuis plusieurs années déjà d’un manque d’investissement financier permettant des soins de qualités et une protection réelle des travailleurs en poste.

Aujourd’hui cela se repère par exemple au niveau de l’absence de matériel de protection. Les masques manquent, alors que nous sommes environ 500 salariés sur site, l’ARS nous a envoyé une enveloppe de 150 masques. Il nous faudrait également des gants, des protections de corps, voir des surchaussures (puisque vecteur de contamination également).

Le personnel est donc mis en danger faute d’avoir les protections adéquates (et les patients aussi bien entendu, puisque nous recevons des populations fragilisées du fait de leur traitement et de leur pathologie médicale).

Le personnel n’a à ce jour pas été formé à l’habillage/déshabillage, alors qu’il s’agit d’un temps de risque contamination important. Ils n’ont pas été formé non plus à des pratiques importantes (par exemple toilette mortuaire d’un patient COVID).

Au niveau matériel pour ce qui nous concerne c’est aussi le manque d’un service de réanimation (fermé il y a 6 ans pour faire des économies), mais aussi manque d’« Unité de soin mobile » et d’ « Unité de protection mobile » (ces deux unités sont des mobiliers de soins portatif contenant ce qui nécessaire pour le soin ou pour se protéger, par exemple surblouse, gants, masques).

Le manque de masques touche aussi les métiers les plus précaires et notamment pour ce qui nous concerne, le personnel d’entretien qui n’a le droit qu’à un masque par jour (un masque ne vaut que pour 4h normalement), alors que les soignant ont le droit à un masque toutes les 8h. Il faut savoir que ce service a été privatisé est aujourd’hui gérer par une entreprise qui leur impose une cadence de travail extrêmement difficile au quotidien et qui ne prend même pas la peine de les protéger convenablement, alors que dans le cas des virus ce métier est très fortement exposé.

Enfin il nous manque surtout des tests sans lesquels il n’est en réalité pas possible de respecter les parcours de soin que nous mettrons en place, car les symptômes peuvent apparaître assez tardivement.

Solidarité

Enfin pour ne pas témoigner que du négatif, devant l’incompétence de la direction, les soignants s’organisent, discutent entre eux, appellent les services des uns et des autres pour connaître les besoins et les astuces de chacun. Ce savoir qui se constitue est précieux, de même que les liens qui se tissent. L’hôpital tient grâce à ça, mais le capitalisme, l’Etat et l’exploitation restent les ennemis à abattre.