M. travaille comme moniteur-éducateur en intérim dans une Maison d’Accueil Spécialisée en région Occitanie

Voir aussi « Pourquoi des interviews de travailleurs sous Covid ?« 

Les entretiens retranscrits ici nous donnent à voir des situations singulières dans le secteur large du « médico-social ». Nous avons pu trouver entre les différents entretiens quelques résonances :

– des équipes de direction prises au dépourvu, qui appliquent la technique du « sauve qui peut » tout en envoyant en première ligne les travailleurs considérés comme « moins qualifiés »… Et nous savons bien que les décisions prises dans l’urgence et la panique sont et seront lourdes de conséquences pour les travailleurs (que ce soit pendant la durée du confinement ou même très probablement après, nous pensons ici notamment à la généralisation du télétravail).

– la difficulté de créer un véritable rapport de force dans un contexte où le chantage affectif et la dimension sacrificielle inhérente à ces professions – et sans aucun doute à la grande vulnérabilité des personnes accueillies – sont, à ce stade de la crise tout le moins, encore très efficace sur les travailleurs de ces secteurs.

De là découlent alors à la fois un sentiment d’impuissance de quelques individus souvent isolés souhaitant résister à la situation mais aussi des premières initiatives de solidarité et de luttes de travailleurs qui émergent ici et là. Ce sont ces éléments que nous souhaitons partager largement car nous pensons que la liaison entre les personnes et collectifs derrière ces récits constitue la première arme de notre autodéfense.

 

Le 21 mars 2020 

Quel est exactement ton travail ? Depuis quand et sous quelle forme de contrat ?

Je suis Moniteur Educateur dans le social, en ce moment dans une Maison d’Accueil Spécialisée c’est-à-dire avec des personnes (les résidents) présentant des handicaps et majoritairement vieillissante, qui ont donc besoin de beaucoup de soins et d’accompagnement.

Je travaille dans cette MAS depuis un mois environ avec un contrat d’INTERIM auprès d’une agence spécialisée dans le social.

Ces contrats d’INTERIM peuvent être des contrats à la journée ou bien à la semaine renouvelables. Pour ma part je suis à la semaine.

Quel est le rythme de travail ? Quelles sont les taches qui vous sont demandées ?

On est soit du matin c’est-à-dire de 7 h– 14 h soit du soir de 14h à 21h

Le « matin » on doit effectuer le lever des résidents, la douche et les soins, le petit déjeuner et les premières activités. Sachant qu’on est deux personne pour 10 résidents.

Le « soir » on doit effectuer les différentes activités avec les résidents, le repas, les coucher et les soins.

Donc tu es clairement en contact très rapproché avec les résidents ?

Oui très rapproché, notamment au moment de la douche ou bien lorsqu’on les aide pour aller aux toilettes.

Quels âges ont les résidents ? Quels problèmes médicaux ?

Le plus jeune a 29 ans, les plus vieux 70 ans, mais majoritairement ils ont entre 40 et 70 ans.

Les résidents ont donc tous des handicaps avérés mais très souvent d’autres pathologies du type diabète, Hépatite C, problèmes pulmonaires etc. Les traitements médicamenteux qu’ils suivent, souvent très lourds, les rendent de plus très fragiles.

Ce sont donc des personnes considérées « à risque » ?

Oui très à risque. Comme je disais doublement à risque du fait de l’âge, du handicap et traitements médicamenteux et des pathologies adjacentes.

Depuis lundi (date du début de confinement) les choses ont-elles changé à la MAS ?

Je dirais pas tellement. On a le même rythme mais avec simplement un peu plus de « précaution ». Je parle de précaution car nous n’avons eu aucune directive ou protocole de la part de la direction. C’est surtout au sein de l’équipe que nous nous sommes organisés.

Du côté des résidents, certains étaient partis en weekend dans leur famille, ceux-là ne pouvaient donc plus revenir dans la MAS. Par exemple dans une aile de 8 résidents dans laquelle je travaillais, il n’en restait plus que 4.

Quels sont les types de contrats au sein de cette équipe ?

Il y a donc des intérimaires comme moi et des titulaires qui sont embauchés par la structure (la MAS) souvent en CDI et qui guident les intérimaires.

Ces titulaires ne peuvent donc pas passer en télétravail, qu’est-ce que la hiérarchie a décidé ?

Hey bah, pas grand-chose car lundi tous les cadres (les chefs de services) ont déserté, ils étaient tous dès midi dans leur voiture. Ils ont simplement laissé quelques brèves consignes, très difficiles à suivre, aux titulaires restants sur place. En gros les consignes étaient : éviter au maximum que les résidents ne sortent des bâtiments, et éviter les contacts entre résidents et entre bâtiments (que le bâtiment A côtoie le bâtiment B etc.). Donc plus aucune activité extérieure.

De mon côté j’ai essayé de demander aux cadres ce que je devais faire en tant qu’intérimaire, est ce que je devais continuer à travailler ou non. Mais la réponse était qu’ils ne pouvaient me donner aucune consigne mon employeur étant la boite d’INTERIM. J’ai ensuite appelé la boite d’INTERIM lundi et la réponse qui m’a été donnée : va travailler quand même car nous n’avons aucune directive gouvernementale pour le moment, et ce n’est pas pire qu’une grosse grippe.

Avez-vous été fournis en matériel de protection ?

Non rien de plus que d’habitude, donc juste des gants et du gel hydroalcoolique. Sachant que lundi il ne nous restait plus qu’une seule bouteille pour deux bâtiments. Mais aucun masque. On a quand même réussi en fouillant au fond d’une réserve à retrouver un vieux stock certainement périmé de masques de mauvaise qualité.

Quelle a été la réaction des résidents ?

Surtout beaucoup d’inquiétude. Dans l’ensemble ils comprennent que certaines choses se jouent en ce moment. On leur a expliqué la situation et certains très bien et d’autres pas du tout. Pour ceux-là, il est quasi impossible de faire respecter les gestes barrière. Par exemple mettre sa main devant la bouche quand on tousse ou éternue.

Que s’est-il passé pour toi les jours d’après ?

Le mercredi matin j’ai appelé l’agence d’INTERIM car je n’avais toujours pas le certificat nécessaire pour me rendre sur mon lieu de travail. Je suis tombé sur la plus haute responsable qui m’annonce que je ne dois plus aller au travail (tout comme les autres remplaçants) et qu’ils feraient en sorte que les deux jours restants de ma semaine de contrat d’INTERIM soient payés (le jeudi et vendredi donc). Donc j’attends de voir mais pour les missions à suivre (j’avais encore une semaine renouvelée à venir) ça à l’air d’être mort.

Est-ce que tu sais si tu peux être réquisitionné en tant que Moniteur Educateur ?

Je sais pas mais certainement1

Qu’est-ce que tu envisagerais de faire si c’était le cas ?

ahah ca dépend de ce qu’on me demande. Si on me demande de m’occuper des résidents par exemple parce que manque de titulaires, je vérifierai d’abord si toutes les mesures de sécurité sont respectées pour les résidents et le personnel. Si c’est le cas je ne pourrai pas ne pas y aller et je ferai en sorte qu’on s’organise collectivement avec le personnel encore sur place.

Est-ce que vous avez discuté de qui était le plus exposé au virus ? Des répercussions pendant mais aussi après la crise sanitaire qu’il pourrait y avoir ?

Oui, globalement les gens sont prêts à énormément de sacrifices pour les résidents tout en demandant plus de moyens, de matériels. Mais bon clairement on n’est pas prioritaires sachant que c’est déjà la galère dans les hôpitaux.

A suivre…

1  Dans un communique de presse du 24/03 Mme Christelle Dubos annonce la constitution d’une réserve sociale avec la mobilisation des étudiants en travail social volontaires pour prêter main forte aux établissements sociaux et médico-sociaux en période épidémique. La réquisition étant donc plus que probable : https://solidarites-sante.gouv.fr/actualites/presse/communiques-de-presse/article/covid-19-mobilisation-des-etudiants-en-travail-social?fbclid=IwAR3neLh-o2X2Qf3xiOTufPVBxLH4GAxknpQnFPWyHYUFsSUMTXVVSjobch8