C. travaille comme infirmière dans un Accueil de jour de la région de Marseille

Voir aussi « Pourquoi des interviews de travailleurs sous Covid ? »

Les entretiens retranscrits ici nous donnent à voir des situations singulières dans le secteur large du « médico-social ». Nous avons pu trouver entre les différents entretiens quelques résonances :

– des équipes de direction prises au dépourvu, qui appliquent la technique du « sauve qui peut » tout en envoyant en première ligne les travailleurs considérés comme « moins qualifiés »… Et nous savons bien que les décisions prises dans l’urgence et la panique sont et seront lourdes de conséquences pour les travailleurs (que ce soit pendant la durée du confinement ou même très probablement après, nous pensons ici notamment à la généralisation du télétravail).

– la difficulté de créer un véritable rapport de force dans un contexte où le chantage affectif et la dimension sacrificielle inhérente à ces professions – et sans aucun doute à la grande vulnérabilité des personnes accueillies – sont, à ce stade de la crise tout le moins, encore très efficace sur les travailleurs de ces secteurs.

De là découlent alors à la fois un sentiment d’impuissance de quelques individus souvent isolés souhaitant résister à la situation mais aussi des premières initiatives de solidarité et de luttes de travailleurs qui émergent ici et là. Ce sont ces éléments que nous souhaitons partager largement car nous pensons que la liaison entre les personnes et collectifs derrière ces récits constitue la première arme de notre autodéfense.

Le 23 mars 2020,

Tu peux décrire un peu où tu travailles, ce que tu fais ?

« Je suis infirmière coordinatrice santé dans un Accueil de jour, qui regroupe 2 lieux distincts. Il y a une autre infirmière sur l’autre lieu.

C’est une association qui accueille principalement des sans abris, c’est un dispositif qui propose différents services comme des douches, du café, un endroit pour se poser, une buanderie pour laver son linge, des vestiaires pour prendre des vêtements. Et il y a possibilité de rencontrer pour les gens une infirmière ou un travailleur social. Moi je vois les gens en entretien, je fais du suivi, de l’accessibilité aux soins, c’est très généraliste, toutes pathologies confondues. »

Tu as quelles conditions de travail ? quel type de contrat, quelles contraintes, quelle hiérarchie ?

« Je suis en CDI. Pour les infirmiers, au niveau du travail c’est assez spécifique. Ce n’est pas un lieu de soin, les gens ne viennent pas là pour ça. Il y a surtout des travailleurs sociaux, ils sont une quarantaine, on n’est que 2 infirmières. Nos horaires sont assez cools, comme des horaires de bureaux, de 8h30 à 16h30 du lundi au vendredi, sans astreintes. Ce sera quand même susceptible de changer, mais on n’a pas d’obligation. On est à temps partiel, à 80 %, sur 4 jours dans la semaine.

J’ai un directeur. Avec qui ça se passe très bien, et ça se confirme dans cette période : il a fermé l’accueil de jour très vite, sans se poser de question. J’ai aussi 2 chefs de services »

Tu as vu quelles évolutions avec la pandémie de Covid ?

« Je suis passée par plein d’émotions quand on s’est rendu compte de l’urgence sanitaire. J’étais partagée entre mon égoïsme et l’idée de me casser très loin pour me confiner tranquille, et entre cette espèce de conscience professionnelle où y’a besoin de monde sur le terrain ! Mais en même temps, en voyant les moyens qui sont mis à disposition pour les soignants, ça me dégoûte. On va au front, y’a ce truc d’envoyer les gens à la mort, sans matériel, c’est un gros scandale. J’ai eu du mal à me positionner et ce qu’on nous demandait était très flou.

C’est l’ARS [Agence Régionale de Santé] qui demande à l’association de changer son mode de fonctionnement au vue de la crise sanitaire. »

« On n’est tellement pas responsables de ce qui est en train de se passer, et on nous envoie au charbon ! Moi je me suis dit que je ferai ce que je pourrai. J’irai, mais je ne ferai pas d’heures supplémentaires, chose que mon chef de service me demandait. Il nous disait qu’il faudrait travailler les 5 jours, ne pas compter nos heures parce qu’il y a des gens qui meurent, etc.

Mais il y a des gens qui meurent depuis des années en fait ! Et dans ce boulot là, on est déjà habituées à faire des choses qu’on n’a pas à faire, parce qu’on se substitue à des choses que l’État ne fait pas, clairement. La situation là elle est exacerbée, mais ça ne change pas d’avant. Les gens dans la rue ils meurent de manière horrible depuis des années. Et pour autant, j’ai pas cette âme de sauveuse, et j’ai pas envie de l’avoir aujourd’hui non plus, ça va pas changer la face du monde que nous on y aille, surtout qu’on va tomber malades et qu’on pourra plus s’en occuper, c’est ça qui va se passer ! Mais bon c’est pas ce que demande mon directeur, et c’est lui qui a le dernier mot. »

Ta fiche de poste va clairement changer. Ça va se passer comment ?

« Au niveau de l’ARS, ils étaient paumés au début. Les hôpitaux ont réquisitionné les médecins des PASS (Permanence d’accès aux soins), des endroits de soin réservés aux gens qui n’ont pas de papiers ou pas de droits de sécu, et avec qui nous on travaille d’habitude. Donc il n’y avait plus de soins du tout pour les gens qui n’ont pas de sécu, les gens qui sont à la rue. Le plan blanc des hôpitaux public a tout court-circuité. Les médecins de la PASS ont déjà des situations urgentes à régler. Le plan blanc des hôpitaux a été déclaré une semaine avant qu’on se préoccupe du problème des sans abris. L’ARS n’a pas de solution, et ils attendent de faire avec ce qu’on propose. Ils ont quand même écrit un rapport, des directives concernant l’ouverture de CHS, des Centres d’Hébergement Sanitaire, qui seraient ouverts pour les gens de la rue pour le Covid. Et c’était ensuite à nous de nous organiser pour voir comment on les enverrait là bas.

Mais rien n’est adapté aux gens de la rue, l’ARS pensait ne pas accepter les fauteuils roulant, ni les gens aux pathologies psy ou addictions associées. Mais les gens de la rue c’est ça ! Ils ont des pathologies associées !

C’est pas logique que les sans-abris ils aient encore pour centre un espèce de mouroir qu’on va leur donner pour crever, parce que clairement ça va être ça, on va amener les gens qui vont être positifs et ils iront jamais à l’hôpital, c’est ça qui va se passer. Ça va être une sorte de camp.»

Tu vas avoir des risques de contamination ?

« Moi ces jours ci je suis pas vraiment en contact avec des gens, je fais plus de l’organisation là. J’appelle quand même les gens que je suis d’habitude, pour voir comment ils vont. Une espèce de suivi télétravail. Mais y’a peu de gens que je suis qui ont des téléphones, donc je vais devoir aller les voir sur le terrain.

Pour l’instant, j’ai pas plus d’exposition que ça à la maladie. Mais dans quelques jour on va commencer les maraudes, c’est la tournée des endroits où peuvent se trouver les gens potentiellement. L’idée c’est de reprendre nos suivis des accueillis, voir comment ils vont. Et l’idéal ce serait de pouvoir tester les gens, mais y’a pas de test pour l’instant. » 

« Mais je flippe quand même, avant j’ai été en contact avec des gens potentiellement infectés, dans des endroits confinés, ça met une autre pression. Et une fois qu’on fera les maraudes, on n’a pas de protocole, on ne saura même pas qui appeler, y’a pas de médecin. Et le 15 est complètement saturé, on sait pas comment on va faire, y’a pas de conduite à tenir. C’est le flou général. Et ça c’est stressant, ça met une pression. »

Et du matériel ?

« Il nous reste des masques FFP2 qui datent de la grippe H1N1, et des masques chirurgicaux, donc là dessus on est bien protégés. Mais le risque c’est que nous on aille contaminer des personnes fragiles. Mais on n’a pas vraiment le choix.

C’est une pression, ça va être la guerre sur le terrain. En plus on va aller voir les personnes qu’on suit, mais sur le terrain on va se retrouver face à des gens qui vont avoir des demandes, même si on les connaît pas. Les prises en charges sont pas évidentes… »

Et l’ambiance au taf, ça se passe comment ? Y’a des conflits, des difficultés ?

« Ma collègue par exemple elle refuse de faire des maraudes. Le directeur a dit ok, « tu fais ce que tu veux », il nous force pas à faire des trucs. Y’a pas vraiment de rapport de force. Lui il est là pour notre protection, son intérêt c’est qu’on soit pas malade. C’est pas pareil dans les autres asso, tout le monde est réquisitionné.

Pour les travailleurs sociaux, il y a les trois quarts qui sont volontaires pour revenir bosser. Y’a vachement de solidarité, c’est plutôt cool. Les gens se demandent ce que les accueillis deviennent. Y’a un sentiment de responsabilité, et même carrément une dévotion (y’en a même qui prennent volontairement leur propre caisse pour aller faire les maraudes). Les chefs de services en profitent, il demandent moins de thunes comme ça. Mais ça serait le moment de faire pression ! Mais c’est pas trop l’ambiance en vérité. Après y’a humainement des choses bien qui se passent, les gens restent pas chez eux à cogiter. Le lien avec les gens qu’on accueille est plutôt cool aussi. Y’a pas la distance qu’il peut y avoir dans d’autres institutions, les professionnels s’inquiètent pour les accueillis comme si c’était des proches. Je trouve ça chouette. Ce serait un abandon sinon. Déjà que ce sont des gens qui ont rien. »

Et au niveau financier ?

« L’asso fonctionne avec des subventions du conseil départemental. Mais ceux qui y bossent sont tous en confinement chez eux. Donc on est en attente d’une subvention de 500.000 euros, qui permet de payer les salariés !! Pour l’instant on ne l’a pas ! Donc on ne sait pas si on sera payé à partir d’avril ! Dans ces cas là, on arrête de travailler. Il est hors de question que j’aille bosser gratuitement. C’est la posture du directeur aussi. Mais ce serait peut être pas la posture de tout le monde, certainement pas des chefs de service. Et de la part des travailleurs, j’ai l’impression qu’il y a une sorte de dévotion pour la plupart. Mais moi je me dis qu’on se fout bien de notre gueule.

C’est vrai que ça met un peu de la culpabilité. Y’a un truc de sacrifice, de pas laisser les gens dans la rue. Pour moi c’est un peu plus qu’un travail, parce que je suis quand même passionnée, mais j’oublie pas qu’on se fait prendre pour des cons. L’ARS, qu’ils nous donnent des primes, autant que les soignants à l’hôpital. »

A suivre…