A. travaille comme APS (Assistant de Prévention et de Sécurité) dans un Collège REP de la région de Rennes

Voir aussi « Pourquoi des interviews de travailleurs sous Covid ? »

Les entretiens retranscrits ici nous donnent à voir des situations singulières dans le secteur large du « médico-social ». Nous avons pu trouver entre les différents entretiens quelques résonances :

– des équipes de direction prises au dépourvu, qui appliquent la technique du « sauve qui peut » tout en envoyant en première ligne les travailleurs considérés comme « moins qualifiés »… Et nous savons bien que les décisions prises dans l’urgence et la panique sont et seront lourdes de conséquences pour les travailleurs (que ce soit pendant la durée du confinement ou même très probablement après, nous pensons ici notamment à la généralisation du télétravail).

– la difficulté de créer un véritable rapport de force dans un contexte où le chantage affectif et la dimension sacrificielle inhérente à ces professions – et sans aucun doute à la grande vulnérabilité des personnes accueillies – sont, à ce stade de la crise tout le moins, encore très efficace sur les travailleurs de ces secteurs.

De là découlent alors à la fois un sentiment d’impuissance de quelques individus souvent isolés souhaitant résister à la situation mais aussi des premières initiatives de solidarité et de luttes de travailleurs qui émergent ici et là. Ce sont ces éléments que nous souhaitons partager largement car nous pensons que la liaison entre les personnes et collectifs derrière ces récits constitue la première arme de notre autodéfense.

Le 23/03/2020

Le taf

« Ma mission est de s’occuper des élèves qui sont inscrits dans le dispositif inclusion/exclusion donc c’est tous les élèves qui vont faire l’objet d’un conseil disciplinaire et qui ont pour sanction d’être exclu de leur temps de classe mais de leur temps d’école. Ils sont donc obligés de venir au sein de l’établissement et le temps dans l’établissement ils vont le passer avec moi où moi je vais avoir un travail éducatif avec eux, où je vais principalement travailler sur la « problématique » qui les a amenés à être exclus de classe. Alors ça c’est ma mission principale à côté j’ai des missions qui sont propres à la vie scolaire comme par exemple contrôle des entrées et sorties de l’établissement, voir s’il y a du décrochage scolaire et gestion des conflits »

« APS c’est assez récent ça existe depuis 2012 et c’est une fonction qui est uniquement dans les collèges qui sont classés REP [Réseau d’Education Prioritaire, anciennement ZEP]. Petite précision qui est assez importante c’est que dans les établissements qui sont classés REP tout le monde bénéficie de la prime REP + sauf le personnel de la vie scolaire moi y compris, les AED [Assistant d’Education/surveillant] et l’APS ne bénéficient pas de ça. Petite précision que je trouve importante »

« C’est un CDD de 1 an et en fait c’est les mêmes types de contrat que les surveillants. C’est un contrat qui est renouvelable tous les ans pendant une période de 6 ans donc en gros y’a pas une reconnaissance professionnelle de notre activité. C’est vraiment vu comme étant un taf étudiant où on est payé une misère, moi je suis payé 920€ pour 30h30 par semaine [80 %]»

Hiérarchie/rapport à la hiérarchie

« Mon employeur c’est le rectorat, c’est le rectorat qui me paye mais je suis soumis à l’autorité du chef d’établissement. En gros je suis sous l’autorité de mon responsable d’établissement en tant que membre de la vie scolaire mais parce que je suis APS je suis sous l’autorité du rectorat et du conseil de sécurité du rectorat. Ils m’avaient missionné ça c’était pendant la période où y’avait le bac, où y’avait des mouvements dans les lycées etc. Y’avait un lycée qui s’appelle M*** à M***, un établissement qui avait déjà connu un échec où les épreuves n’avaient pas pu avoir lieu. Les lycéens grévistes avaient réussi à les empêcher. Donc le soir même on a reçu un mail du responsable Sécurité du rectorat, un ordre de mission qui venait carrément du directeur du cabinet du recteur qui nous disait en gros demain matin faut être à 5h30 au rectorat pour ensuite aller à M*** pour empêcher les lycéens grévistes de pénétrer dans l’établissement etc. et en gros ils disaient que tout refus engendrait sanction de leur part, ce qui supposait un non renouvellement de contrat à mon avis l’année prochaine donc du coup on s’y est tous présentés »

L’annonce du confinement…

« Ce qui s’est passé c’est que le vendredi [13 mars 2020], le directeur avait eu l’information que les établissements allaient fermer etc. donc là il en a informé ma CPE. Ma CPE qui est notre responsable vie scolaire nous a convoqués pour nous en informer. Donc là en gros notre mission ça a été plutôt de rassurer les élèves sur le Coronavirus en leur disant bon voilà il va se passer ça, ne paniquez pas non plus et canaliser un peu les choses parce qu’il commençait à y avoir des choses un peu malsaines, tu vois par exemple ça commençait à se stigmatiser en disant ‘ah il a toussé il a le corona’ etc. donc voilà déconstruire un peu tout ça… Donc dire aux élèves et également appeler leurs parents, que l’établissement allait fermer mais que les élèves continueraient à pouvoir « travailler », que les profs allaient leur donner du taf, et que pour les élèves qui n’avaient pas internet, parce que le taf allait être mis sur la plateforme dont les élèves ont accès qui s’appelle Toutatis, et si les élèves n’avaient pas accès à cette plateforme, l’équipe de la vie scolaire viendrait tous les mercredis pour faire des photocopies, et on les distribuerait aux élèves qui n’ont pas d’accès internet […] donc c’était ça dans un premier temps. Donc vendredi ça se termine etc. nous on pensait que comme les établissements fermaient ben nous on venait plus, sauf qu’il a dit [le chef d’établissement] ben tous ceux qui doivent bosser lundi vous venez, vous allez faire du taf administratif, vous allez un peu ranger, vous allez aider les agents de l’établissement à faire le ménage, à faire tout ça. Donc on comprend pas parce que c’est pas dans notre cahier des charges nous, c’est pas dans nos missions… Mais comme on avait une obligation à y aller on s’y présente. Déjà quand on arrive nous lundi l’établissement était fermé pour la première fois. Y’avait une réunion organisée entre toute la direction et nous on nous a pas conviés à y aller ce que j’ai trouvé un peu regrettable, donc on attendait comme des cons dans la cour et on nous a jamais fait aucun retour de ce qui se passait. On a un petit peu tchatché avec la CPE qui nous disait au final que le directeur était un petit peu perdu, qu’il savait pas trop, qu’il attendait des ordres du rectorat patati patata […] Pour nous, on a passé au final toute la journée à rien foutre, on a juste re-appelé les parents pour s’assurer qu’ils viennent bien le mercredi parce que là en fait ça c’était un peu précisé dans la pensée du directeur. C’était que le mardi, les membres de la vie scolaire moi y compris on se pointait, on faisait les photocopies et ensuite le mercredi on avait une salle qui était dédiée à la distribution de ça, des devoirs. En gros on mettait une table à l’entrée de la salle où on posait les documents et nous on était au fond de la salle avec une autre table et les gamins ils venaient, ils disaient leurs noms, nous on les cochait pour dire qu’ils étaient bien venus et ils repartaient avec son truc ils restaient juste 30 secondes et ils se cassaient. »

« – Donc voilà là on fait part de notre mécontentement à la CPE en lui disant voilà on aimerait se casser parce que voilà si y’a un confinement on aimerait bien se préparer, on aimerait bien prendre des nouvelles de nos proches. Bref on n’avait pas la tête à bosser et on voulait essayer de voir ce qui se passait vraiment. Là on nous a interdit de partir […] on a essayé de mentionner l’idée d’appliquer un droit de retrait mais ça a été tout de suite mis de côté par la CPE en disant qu’on ne pouvait pas faire ça à notre chef d’établissement patati, que c’était quelqu’un de bien, on peut pas lui faire ça etc.

Ils vous ont fait du chantage quoi.

– Ouais. Un chantage par l’affectif qui m’a fortement déplu […] Surtout que le chef d’établissement lui on n’a pas vu sa gueule… Normalement on le voit tous les jours, il est assez présent sur la cour etc. là on l’a pas vu une seule seconde. Il s’est jamais présenté à nous […] enfin en tout cas on l’a pas vu »

« Donc à un moment donné on commence à en avoir marre, on le mentionne à la CPE qui elle comprend que de toutes façons on arrivera à rien vu que les collègues ils étaient trop stressés. Donc là on devait rester jusqu’à 17h, à 16h elle nous dit ‘bon ben allez-y partez’. Donc là nous on se casse et y’avait avec nous 3 services civiques où le directeur d’établissement lui il leur a dit non non non, vous vous partez pas à 16h vous restez jusqu’à 17h. Truc qui est complètement fou parce que elles en plus dans leurs missions elles ont pas du tout à faire le travail que peut faire la vie scolaire par exemple d’administration etc. »

« – Nous demain [le lendemain] on se met d’accord avec l’équipe de la vie scolaire pour dire qu’on ne s’y présente pas. Donc le lendemain personne de la vie scolaire n’est présent à 7h45 sauf que là la CPE sous ordre du directeur d’établissement les contacte tous pour dire là il faut venir etc. donc là tous les membres de la vie scolaire qui devaient bosser ce jour-là se sont présentés sur leur lieu de travail…

– Juste je te coupe. Comme toi t’étais en lien avec eux, il a pas été question à un moment donné d’organiser un truc pour lutter ou s’organiser pour massivement ne pas y aller ?

– Y’a juste eu à un moment donné l’idée d’un droit de retrait qui a été appliqué mais là c’était le gros chantage par l’affectif qui fonctionne parce que la CPE est considérée un peu comme la maman de toute l’équipe de la vie scolaire et parce que la CPE elle a fait comprendre que non ce serait pas bien et que même elle ça la mettrait en difficulté si y’avait ça qui était mis en place. Eh ben dans ce cas là, le droit de retrait, on était peu à essayer de vouloir le maintenir mais du coup c’était en mode tous ensemble ou rien sachant qu’il y avait quand même une grande partie qui était pas pour appliquer ce droit de retrait donc il n’a pas eu lieu […] donc finalement le lendemain y’en a qui y sont allés, après avoir vu que c’était une période de confinement, que ça allait commencer le mardi à midi etc, le responsable d’établissement est quand même revenu sur sa décision il les a fait partir au compte-goutte, pas tous en même temps, un par un un truc comme ça c’était un peu chelou d’ailleurs c’t’histoire là… »

Et ce que le Covid a changé

« Donc depuis ce moment-là […] ya plus aucun membre de la vie scolaire qui est présent, y’a juste l’équipe de la direction qui est présente au sein du truc. Après bien qu’il y ait eu ça le responsable d’établissement a quand même voulu faire en sorte que tous les mercredis il y ait des surveillants qui soient présents en ce qui concerne cette distribution de devoirs etc. Là ça n’a pas marché, là on s’y est opposés, je crois que la CPE est aussi allée dans cette direction là parce qu’on trouvait que les questions de sécurité étaient trop grandes… Ils voulaient même à un moment donné qu’on donne des cours nous alors qu’on est que surveillants, à des groupes, à des classes qu’on aurait scindé en tout petits groupes dans différentes salles, et y’aurait eu un surveillant par salle et là on leur faisait des cours. Je trouvais ça un peu con. En fait il avait tendance à vachement minimiser ce qui se passe lui et à dire c’est pas grave, on est là, si on a le mètre de distance ça suffit et puis point barre.

– Ouais et puis surtout à vous faire taffer vous quoi : les petites mains.

– C’est ça. Exactement ouais. Parce que les profs eux depuis qu’il y a la fermeture de l’établissement ils avaient aucune obligation à être présents et ce qui est assez drôle c’est que tu vois j’ai parlé avec mon pote R*** qui lui est pas mal dans les syndicats de profs des écoles etc, et il a halluciné quand je lui ai dit que par exemple j’avais bossé le lundi, parce qu’apparemment c’était inverse aux ordres du recteur. Le recteur il avait dit que toutes les équipes de vie scolaire n’avaient pas de raison d’être sur leurs lieux de travail, et à Rennes y’avait que deux collèges où l’équipe de vie scolaire travaillait le lundi, c’était nous et un autre collège. »

« Et du coup il a quand même été décidé [de la part de la hiérarchie] qu’on n’allait pas laisser les élèves comme ça parce qu’on avait quand même un rôle d’éducateur, de lieu de ressources pour tous ces gamins là ce que je pense qui est un peu con. Et alors là, ce qui nous font chier maintenant c’est avec le télétravail donc dans un premier temps il y a eu l’idée de créer des comptes Instagram individuels, chaque membre de la vie scolaire, parce qu’en fait chaque membre de la vie scolaire est référent de 2 classes. C’est son référent vie scolaire en gros qui gère l’absentéisme et les difficultés liées à l’école machin. Alors ça a été fait par beaucoup de mes collègues, moi je m’y suis opposé j’ai pas voulu le faire. Donc j’ai pas créé de compte Instagram parce qu’en plus la technique que j’ai à ma disposition ne me le permet pas. Et là ce qui s’est passé aujourd’hui c’est que ma CPE elle a créé une vie scolaire virtuelle, sur une plateforme qui est mise en place par l’éducation Nationale alors je sais pas le blase de cette plateforme et en gros ce qu’elle demande c’est qu’on fasse 1h par semaine une sorte de permanence pour les classes dont on est référent et en fait là on est filmés sur cette plateforme etc. les élèves peuvent nous voir et on tchatche avec eux on peut faire, en fait c’est de l’aide aux devoirs, de l’accompagnement aux devoirs qu’elle nous demande de faire […] Bon moi j’ai pas encore voulu y participer parce que ça me fait chier de faire ça mais P*** [une collègue] elle a déjà fait une réunion via le pc et tu vois que là ils étaient que 8 sur cette plateforme. C’est ingérable : ça bug tout le temps, tu comprends pas qui parle, etc. C’est n’importe quoi alors tu te dis qu’avec une classe de 20 élèves c’est n’importe quoi en plus là tu vois y’en a qui vont vouloir bosser les mathématiques, y’en a qui vont vouloir demander à bosser le français, donc on sait pas faire ça et puis ça va être compliqué. Je suis pas prof moi merde. Ils ont des profs qui font ça c’est pas mon taf. »

« En gros là ce qu’il veulent c’est qu’ils pensent qu’on a une réelle utilité aux yeux des gamins et donc ils veulent qu’on soit présents au travers de cette vie scolaire virtuelle donc là ce qui se passe c’est qu’on doit tous mentionner les classes dont on est référents et ensuite essayer de s’organiser tout en prévenant la CPE de quand est-ce qu’on fait nos permanences etc. Et aussi ce qu’ils nous ont fait c’est qu’en fait quand on est à la vie scolaire on est sur un logiciel administratif qui s’appelle Pronote où en fait dedans t’as toutes les données personnelles des gamins, les numéros de téléphone etc. c’est là où tu mentionnes les retards machin. Et en fait là la direction nous en a créé un personnel qu’on a tous eu l’obligation d’installer sur notre PC privé pour pouvoir prendre contact avec les élèves, pour pouvoir appeler les parents si besoin [avec les téléphones perso] »

« Vous continuez à être payés normalement ? y’a pas eu de truc de poser des congés…. ?

– Apparemment ben sur cette plateforme pronote on aurait reçu aujourd’hui ou hier un mail du directeur qui nous dirait que en fait on aurait nos salaires comme on devrait les avoir sauf qu’en fait ils vont être échelonnés donc on va pas avoir l’intégralité de nos salaires en mars, ça va être un petit peu échelonné sur avril etc. »

Conditions de travail et moyens en termes d’hygiène et de protection

«  Toi à ce moment là t’as aucun moyen, aucune protection ? T’as ni gant, ni masque, ni gel hydroalcoolique ?

– Non. Que dalle. Ce qu’on avait depuis le début du Coronavirus c’était un thermomètre qui avait été mis à disposition par l’infirmière. Un thermomètre tu sais une sorte de pistolet où tu fais sur la tempe des gamins mais c’était même pas pour nous c’était en gros pour quand t’as un gamin qui arrive en disant ‘je me sens pas très bien j’ai mal à la tête’ c’était où tu prends la température, s’il avait plus de 37,8°C dans ce cas là il rentrait chez lui aussitôt […] après nan t’avais pas de gel hydroalcoolique, on n’avait pas tout ça. Ils avaient mis parce que y’avait pas de savon, y’a jamais eu de savon, ça c’est n’importe quoi dans les chiottes des gamins. Et là ils avaient juste mis une table avec un petit bidon de savon de Marseille pour que les gamins puissent se laver les mains mais ça en soi j’ai envie de te dire ça devrait être présent au quotidien  »

Perspectives/Conflictualité

« – Ce gros comportement de merde de ce directeur d’établissement moi il m’a bien fait chié. Et puis de savoir que c’est du chantage par l’affectif ça me gave, ça me gave aussi parce que c’est pas mes copains c’est ma direction et j’en ai un peu rien à battre quoi mais bon… Mais bon ça fonctionne en tout cas…

– Ouais c’est ça. En termes de collectif ou d’organisation de grève ou de lutte, toi tu vois pas trop ? Tes collègues pour l’instant le chantage affectif il fonctionne quoi, c’est ça ?

– Ouais ouais et puis je pense aussi que eux ils en sont contents parce qu’ils se disent on se retrouve à être confinés et beh certains ça va les occuper, et puis derrière y’a un petit truc d’ego où ça les valorise de se dire qu’ils sont indispensables auprès des élèves donc moi je pense que c’est un peu une fumisterie. Et donc moi par exemple le télétravail tout de suite j’ai émis une opposition en disant que ça me faisait chier que je voulais pas ça mais là-dessus c’est pas suivi. Là-dessus tout le monde va se mettre au télétravail.

– Ouais du coup toi jusqu’à présent tu résistes plutôt à ce qui est demandé ?

– Ouais pour l’instant moi j’ai rien foutu mais pour l’heure de permanence tu vois, sachant qu’en plus c’est un truc de l’éducation nationale, je pense que potentiellement t’es contrôlé etc je pense que là étant seul tout je vais pas prendre le risque de s’y opposer je pense. Donc je ferai mon heure de permanence toutes les semaines mais après je vais essayer de le faire à ma façon […] mais quoi qu’il arrive je vais devoir consacrer une heure de mon temps par semaine pour faire ce truc. Ouais parce que là-dessus je suis vraiment tout seul y’a pas de perspective de lutte collective »

A suivre…