GRÈVE DU RAIL ET FORCE COLLECTIVE : SORTIR DE LA DÉFENSIVE

À l’heure où nous écrivons ces lignes, le mouvement à la SNCF entre dans son sixième épisode de grève. Si on devait faire un parallèle avec Star Wars, nous en serions déjà au « retour du Jedi » mais la force est toujours absente du scénario. Nous tenterons de revenir sur cette lutte en cours, ce qu’elle porte comme discours et ses possibles.

Depuis de nombreuses années, au moins depuis le mouvement de grève de 95, les cheminots font l’objet d’attaques médiatiques régulières sur leur statut prétendument privilégié. Cette offensive s’est encore exacerbée ces derniers mois, comme pour préparer le terrain à la mise en place de la dernière réforme. Ces coups de boutoir ont laissé des traces dans l’imaginaire collectif, y compris dans celui des travailleurs du rail, bien souvent contraints de se défendre de leur situation dans les discussions privées, en particulier pendant les luttes. Peut-être est-ce une des raisons pour laquelle la question de la défense du « service public » est autant mise en avant dans le discours des grévistes, et pas seulement des directions syndicales. Ici et là, on entend des cheminots expliquer qu’ils ne se battent pas pour eux, mais pour le service public, qui serait le « bien commun ». Il ne s’agit pas de débattre de la nature véritable de la fonction publique, qui amènerait à se poser des questions du type « est-ce qu’un coup de tonfa fait moins mal lorsqu’il est administré par le service public de la police nationale ? ».

Ce que nous voulons dire c’est que les cheminots n’ont pas à se justifier. Ils et elles ont raison de lutter et de faire grève pour se défendre, comme tous les autres travailleurs lorsqu’ils font l’objet d’attaques de leur employeur peu importe qu’il s’agisse légalement d’un patron, d’un Etat ou encore d’un dirigeant d’association. De plus, croire que mettre en avant la défense du service public permettra aux cheminots d’obtenir un soutien massif est à notre sens une erreur stratégique. La politique tarifaire de la SNCF (loin, bien loin de la gratuité des transports!) ressemble à celle de n’importe quelle autre boite en quête de profit. Cette notion de service public est aujourd’hui peu opérante et relève plutôt du discours idéologique : bien sûr, les partis de gauche vont reprendre ce thème, bien sûr, des collectifs d’usagers pour le service public peuvent exister ici ou là. Mais est-ce que la grande masse des travailleurs, chômeurs, exploités se reconnaît aujourd’hui là-dedans ? Pas sûr. Et ce n’est pas le plus important. Car ce n’est pas en défense de l’Etat que nous sommes solidaires des cheminots. Mais bien car nous sommes de la même classe.

Une même classe à qui l’on répète, depuis l’ouvrier du bâtiment sur son chantier en passant par la livreuse à vélo, le serveur, ou l’intérimaire sur sa chaîne de montage, qu’il et elle ne travaillent pas assez vite, coûtent trop cher, etc. Combien de fois un serveur s’est-il entendu dire qu’il est privilégié par rapport aux plongeurs ? Ou en usine, que si la charge de travail est trop importante, c’est à cause de l’autre équipe (celle de jour pour la nuit et vice versa par exemple) ? Partout, on nous oppose. Pourquoi ? Parce que c’est ainsi que règnent les patrons. Parce qu’ensemble, nous sommes bien trop forts pour eux. C’est ce qui se joue dans les boites, c’est la même chose qui se joue à l’échelle de la société, entre les salariés grévistes et non-grévistes. Encore faut- il, comme à la SNCF aujourd’hui, que la force potentielle libérée par la grève trouve des espaces pour exister. Ce qui revient à se dégager du piège des assemblées inter-services qui, là où elles existent, sont bien trop souvent vides de sens, de dynamisme. La grève n’est vivante que si elle est prise en charge à la base, si elle bouge, qu’elle s’active, qu’elle sort de son cadre, justement pour de proche en proche aller voir les autres salariés. C’est là, dans cet élargissement façon tâche d’huile, que se trouve la force. Pas besoin d’argumenter bien longtemps pour le comprendre : il suffit de se demander ce qu’en penseraient l’Etat et les patrons.