En grève contre Slaveroo

Partout les prolétaires répondent aux nouvelles formes d’exploitations auxquelles les capitalistes les contraignent. La multiplication des luttes des livreurs à vélos dans toutes les plates-formes (Uber, Foodora, Deliveroo…) et dans le monde entier (Paris, Italie, Hong Kong…)  le montre bien.

Pour cette raison nous relayons ce texte d’analyse, paru sur le site luttesdebase, d’une grève récente à Bruxelles car il donne de nombreuses pistes sur les moyens de s’organiser! En espérant que celà donne des idées aux livreurs et livreuses de Toulouse…. (Pour rappel le tract du collectif CLASSE sur la question)

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Le 08 janvier 2018, les coursiers de Bruxelles s’étaient donné rendez vous à 18h pour donner une réponse aux négociations avec leur « non »-employeur Deliveroo. La cause du litige entre la plateforme en ligne et ses livreurs est d’une part la décision de passer l’ensemble de sa flotte  sous statut un indépendant et d’autre part le fait de ne plus rémunérer à l’heure mais à la commande. Ceci à la place d’un statut bâtard où les coursiers sont employés à la SMART, une coopérative artistique ; un montage juridiquement bancal mais qui leur permettait au moins d’avoir un statut plus proche de l’employé avec les protections qui vont avec.

Les coursiers bénéficiant de leur expérience qui mûrit depuis plus de deux ans au sein de leur organisation : le collectif des coursiers de Belgique, n’ont jamais été dupe un seul instant sur le fait que Deliveroo reculerait sans y être contraint par la lutte. Surtout que le management faisait déjà feu de tout son arsenal de communication pour tuer le mouvement dans l’œuf (promesse d’une assurance mais qui ne couvre en fait que 1500 euros de frais en cas d’accident, propagande mensongère sur l’avantage de la rémunération à la course,…), ce qui ne laissait aucun doute sur l’issue des négociations. Cela fait donc plusieurs semaines qu’ils brandissaient eux aussi leur arme : la grève, que la direction avouait craindre. Une préparation exemplaire : sensibilisation de leurs camarades et des restaurateurs, communication impeccable, préparation de leur dossier et repérage des restos clefs dans le système bien huilé de Deliveroo.

Modus operendi de la grève 2.0

Revenons à cette soirée mémorable, sur les coups de 18h, une cinquantaine de livreurs se rassemblent sur l’un des centre de zone le plus lucratif, Bailli et ses nombreux restaurants. Sans surprise, Deliveroo en bon patron progressiste essaie de jouer la division en promettant des tas de bonus pour acheter la paix sociale, mais comme dira l’un des riders (c’est fou ce que ces sociétés modernes sont inventives pour ne pas appeler leurs travailleurs, travailleurs) : « Les bonus c’est le thermomètre de Deliveroo quand quelque chose va mal ils nous arrosent avec ça ». Les prises de paroles se succèdent où coursiers et syndicalistes démontent un à un les arguments du management et mettent à nu la vérité : l’objectif est de s’engraisser toujours un peu plus sur la sueur des coursiers. L’assemblée des coursiers décide immédiatement de riposter aux ultimatums et de mettre son plan à exécution : tout d’abord, la plupart des coursiers qui se sont inscrits en shift ce soir-là se connectent à l’application qui cherche donc à leur attribuer des commandes que ceux-ci refusent d’effectuer. Deuxièmement, un piquet mobile se met en place. Il a pour but de se rendre devant les différents restaurants partenaires et d’obtenir que ceux-ci éteignent leurs tablettes qui les relient aux serveurs de l’application, ce qui a pour effet de rendre indisponible toute commande sur le site.

Au bout d’une ou deux heures d’action, beaucoup de restaurants acceptent de se déconnecter et le nombre de coursiers en grève fait en sorte que la zone de livraison Ixelles est rapidement complètement bloquée. Certains, excédés par la manière dont Deliveroo leur crache à la gueule, rentrent dans des restaurants pour emprunter les commandes et les distribuer au cortège, alourdissant encore le coût financier de la grève. Il est décidé que ceci ne serait que le début d’un mouvement qui reprendrait dés ce samedi (plus gros jour d’activité pour Deliveroo) et continuerait de manière hebdomadaire jusqu’à la capitulation de la marque au kangoroo. Joignant la parole aux actes, les plus motivés ont décidé d’ailleurs de rendre une petite visite au siège de leur exploiteur de leur exploiteur pour dire tout le bien qu’ils pensaient des propositions .

Quelques éléments d’analyse

avant tout, il y a un élément frappant sur le profil des coursiers mobilisés par cette grève, il s’agit tout d’abord pour la plupart de coursiers qui travaillent à plein temps. Certains travaillent parfois plus de cinquante heures par semaine. Or ceux-ci sont loin d’être la majorité des coursiers et c’est d’ailleurs sur cette « représentativité » que Slaveroo (1) s’est empressé de communiquer : une grève de seulement 50 coursiers. C’est vrai que cela peut sembler fort peu au regard des 2000 coursiers revendiqués.  La réalité est plus complexe que ça et surtout innommable pour le management car ’elle afficherait au grand jour que leur édifice  bien ficelé tient sur peu de choses. Premièrement, même s’il n’y avait que 50 grévistes le collectif lui est fort de plus de 200 personnes. Deuxièmement, avec une main d’œuvre comportant énormément d’étudiants, la période d’examen n’est pas propice à une mobilisation et ça, Deliveroo le sait pertinemment.  Eux-mêmes peinent à avoir suffisamment de personnel pour assurer le service durant cette période. Tout le système repose en réalité sur cette minorité numérique de coursiers mais qui représentent sans aucun doute une majorité des livraisons effectuées de par le nombre d’heures prestées. De plus, 2000 coursiers est un chiffre difficilement vérifiable surtout quand on connaît l’énorme turn-over dû aux conditions de travail déplorables pratiquées. C’est à la fois la force et la faiblesse de Slaveroo ; avoir une réserve théorique quasiment illimitée pour exercer une pression permanente sur la force de travail réelle.

Il existe clairement deux profils-types de coursiers : l’occasionnel qui ne fera que quelques shifts le mois voir moins et le coursier à plein temps qui shiftera plusieurs fois par semaine voire toute la journée. Lors de la planification et l’organisation des shifts ce n’est pas par bonté que le management offre une priorité aux réguliers mais car ils sont beaucoup plus fiables et efficaces que le autres coursiers pour qui ce job n’est qu’un complément de revenu. Il est d’ailleurs tout aussi logique que ceux qui ne shiftent que quelques jours le mois, même s’ils sont souvent solidaires des revendications portées par le collectif, ne voient pas vraiment l’intérêt de se mobiliser. En d’autres termes, si les conditions deviennent trop mauvaises ils s’en iront juste voir ailleurs. Les coursiers mobilisés sont donc minoritaires mais indispensables au château de cartes Deliveroo et cela été prouvé en réussissant à bloquer le service sur l’une des plus grosses zones à 50. Après, il s’agit d’un défi pour la suite du mouvement : comment arriver à mobiliser une partie de ce public pour qu’ils ne servent plus d’alibi à Slaveroo.

Une grande partie des restaurateurs s’est montrée extrêmement favorable au mouvement mais ce n’est pas par bonté de cœur ; nous savons à quel point les conditions de travail peuvent parfois être déplorables dans l’horeca. En réalité, travailler avec Deliveroo n’est pas forcément très rentable pour eux : celui qui rémunère le coursier n’est pas tant le client qui paie un tarif fixe (2,5 euros en moyenne) mais le restaurateur qui doit donc revoir ses marges sur les plats « Deliveroo ». Ils n’ont souvent guère le choix car la plateforme est avant tout une machine de com’ dont il est difficile de se passer. Par ailleurs, dans certaines villes, Deliveroo a commencé à se débarrasser de cet acteur en ouvrant ses propres cuisines-containers et finit donc de rafler toute la mise (2).

Perspective de lutte

Cette analyse sommaire permet de dégager des lignes de force pour augmenter le niveau d’organisation et le bras de fer avec Slaveroo. Tout d’abord, il faut parvenir à construire des ponts vers l’ensemble des coursiers même si pour les facteurs objectifs déjà évoqués on ne peut pas s’attendre à un même niveau de mobilisation. Il nous faut donc trouver des voies d’implication pour les shifteurs plus occasionnels. Il faut réussir à unir derrière les revendications des coursiers une partie des restaurateurs, les projets des cuisines-containers de Deliveroo semble être une bonne porte d’entrée pour cela. Il faut également que le reste de la classe rentre dans la danse pour peser de tout son poids dans le conflit. Le modèle Deliveroo/Uber représente la précarité absolue derrière une image d’entreprise flexible et branchée. Malgré toute la propagande autour de l’économie de partage/numérique, la plupart des travailleurs ne sont absolument pas aveugles et savent très bien quelle réalité se cache derrière les images et les publicités clinquantes. C’est un projet explicite du fondateur de UBER de vouloir détruire le contrat de travail, il s’agit donc d’un agenda politique qui est en opposition de nos intérêt. Il y a une tendance instinctive de solidarité qui est en jeu ici et dont il faut profiter. Certains camarades présents ce jour-là étaient motivés de lancer une assemblée de travailleurs solidaires des coursiers qui pourraient organiser un soutien à leur lutte. Ce soutien pourra être financier (une caisse de grève pour rémunérer les grévistes), humains lors des actions et dans le but de lancer une campagne de boycott pour augmenter la pression sur Deliveroo. Dans la même idée, il est tout à fait envisageable d’internationaliser la lutte avec les coursiers des autres pays pour porter la conflictualité à un niveau jamais vu. Deliveroo refuse de payer, nous allons leur faire payer et abolir leur système d’esclavage.

(1) Les livreurs savent aussi faire preuve de créativité et d’innovation !

(2) http://multinationales.org/Apres-les-coursiers-a-velo-Deliveroo-veut-uberiser-cuisiniers-et-restaurants